Publié le 14 Sep. 2026
Józef Niemec, ancien secrétaire adjoint de la CES , décrit, en complément des intervenants arménien et georgien, la situation de l’industrie minière en Pologne. Il insiste sur l’importance d’un front syndical uni pour faire avancer les revendications.

Intervention de Józef Niemec :

En tant qu’ancien responsable de la Confédération européenne des syndicats, j’accompagne aujourd’hui les relations avec les organisations syndicales des pays voisins de l’Union européenne, notamment ceux qui aspirent à s’en rapprocher ou à la rejoindre, comme la Géorgie ou l’Arménie. Ces échanges leur permettent de bénéficier de l’expérience européenne tout en contribuant elles-mêmes au débat syndical commun. J’ai trouvé notre conférence particulièrement utile et je tiens à vous remercier pour l’opportunité d’y intervenir. Je voudrais également souligner la grande qualité des échanges d’aujourd’hui, et ce n’est pas commun à toutes les organisations. C’est un débat riche, ouvert et approfondi, qui permet de mieux comprendre les enjeux et de renforcer notre capacité à agir collectivement.

En complément de ce qu’ont présenté nos collègues d’Arménie et de Géorgie, je vais vous exposer l’expérience polonaise. Je me concentrerai principalement sur la situation actuelle de la transition industrielle en Pologne, dans le contexte des politiques climatiques et environnementales européennes. J’aborderai également la manière dont ces politiques sont mises en œuvre en Pologne, avec ses spécificités propres.

Il me semble important de souligner, d’emblée, qu’il existe une différence majeure avec la situation française : le mix énergétique polonais reste très différent de celui de la France, ce qui influence fortement les enjeux et les modalités de la transition. La part du charbon demeure très importante en Pologne, ce qui constitue une exception à l’échelle européenne. Il représente encore près de 60 % de la production d’énergie du pays. Cette part a toutefois reculé de plus de 20 points au cours des dix dernières années, ce qui montre clairement l’orientation engagée. Néanmoins, le défi reste considérable : le poids du charbon dans le système énergétique et dans l’économie polonaise demeure très élevé, avec des conséquences majeures sur les politiques industrielles, climatiques et, bien entendu, sur les stratégies syndicales.

Une autre différence importante avec la France concerne le poids de l’emploi minier. La Pologne compte encore environ 74 000 emplois dans les mines de charbon, auxquels s’ajoutent près de 23 000 emplois dans le lignite et 34 000 dans l’extraction du cuivre. Les activités minières continuent donc de jouer un rôle économique et social majeur dans plusieurs régions du pays.

Le charbon et le lignite sont toutefois engagés dans un déclin de long terme. Pour mesurer son ampleur, il faut rappeler qu’au début de la transition économique, il y a une trentaine d’années, le seul secteur charbonnier employait plus de 400 000 personnes. Plus de 300 000 emplois ont ainsi disparu. Dans un premier temps, cette évolution était principalement liée à l’effondrement du système économique du bloc soviétique et aux profondes restructurations industrielles qui ont suivi. Aujourd’hui, les transformations du secteur sont de plus en plus influencées par les politiques climatiques européennes, les évolutions réglementaires et le contexte géopolitique. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’action syndicale actuelle.

Un autre élément spécifique est la forte concentration géographique des activités minières. La grande majorité des mines de charbon est située en Haute-Silésie, dans le sud du pays, à l’exception notamment de certaines exploitations de lignite et de cuivre. Cette région constitue depuis longtemps le principal bassin industriel polonais. Mais la Haute-Silésie ne se limite pas aux activités minières. Elle accueille également d’importants secteurs de la sidérurgie, de l’automobile, de l’énergie et de nombreuses autres industries. Les transformations économiques et industrielles de ces dernières décennies y ont donc eu un impact particulièrement profond.

Le secteur minier polonais reste fortement syndiqué, avec une présence syndicale bien supérieure à celle observée dans la plupart des autres branches de l’économie. On dit parfois, non sans une part de vérité, qu’il y a plus de syndicalistes que de mineurs. Je connais moi-même des collègues qui sont adhérents à la fois de Solidarność et de l’OPZZ, pourtant concurrentes au niveau national. Cette forte implantation syndicale donne aux organisations de travailleurs une influence importante sur les débats et les choix liés à la transition énergétique.

Pour les syndicats polonais, il est essentiel de se coordonner et de travailler ensemble au niveau européen afin de ne pas subir les transformations en cours, mais de peser sur les décisions politiques qui les accompagnent. Mais le dialogue social au niveau national et local est également important. En 2021, les syndicats ont obtenu la signature d’un contrat social pour une transition juste dans le secteur minier et en Silésie, avec une perspective allant jusqu’en 2049, en cohérence avec les objectifs européens de décarbonation pour 2050. Cette action a également reposé sur une coopération syndicale remarquable. Malgré leurs rivalités, quatre organisations – Solidarność, l’OPZZ, le FZZ et WZZ « Août 80 » – travaillent ensemble sur ces enjeux de transition.

Cette collaboration intersyndicale est un élément clé de l’évolution des débats et des politiques en Pologne. Elle se prolonge également au niveau européen et international, à travers la CSI et la CES, où les syndicats polonais participent activement aux discussions et aux décisions politiques.

Leur principale revendication consiste à faire reconnaître les spécificités nationales et régionales dans les politiques européennes. L’objectif est d’obtenir les financements, les mesures d’accompagnement et les cadres réglementaires nécessaires pour organiser la transition sans provoquer un effondrement brutal de la filière minière, avec ses conséquences sur la production d’énergie et l’industrie.

Pour renforcer leur influence, les organisations syndicales développent également des coopérations bilatérales et multilatérales. L’une des plus importantes s’inscrit dans le cadre du groupe de Visegrád, qui réunit la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie. Cette coopération syndicale accompagne les échanges politiques entre ces pays et leur permet de construire des positions communes dans les débats européens. Malgré des situations nationales différentes – la Hongrie et la Slovaquie étant moins dépendantes du charbon que la Pologne – ces pays partagent des préoccupations liées à la transition industrielle.

J’évoquais les coopérations régionales, mais il existe aussi des collaborations bilatérales. Je voudrais en citer une qui vous concerne directement : celle que mène la CGT, à travers votre fédération des Mines et de l’Énergie, avec l’une des organisations syndicales de Silésie. C’est un bon exemple de la manière dont l’échange d’expériences peut être bénéfique des deux côtés. Pour les syndicats polonais, l’intérêt porte notamment sur le mix énergétique français, la place du nucléaire dans la production d’électricité, mais aussi sur la capacité des syndicats français à peser dans le débat public au-delà du seul cadre des relations professionnelles. De leur côté, les syndicats polonais mettent particulièrement l’accent sur l’avenir de l’emploi. Lorsque l’on mesure l’ampleur des pertes d’emplois déjà enregistrées dans la filière minière, on comprend cette préoccupation : lorsqu’un secteur industriel s’effondre, c’est tout un écosystème économique et social qui est fragilisé.

Les syndicats rappellent qu’à chaque emploi minier supprimé correspondent souvent deux ou trois emplois indirects qui disparaissent également. Leur objectif est donc d’anticiper les restructurations et de développer des alternatives économiques afin d’offrir de nouvelles perspectives dans les régions concernées. Beaucoup de Polonais ont déjà connu l’émigration pour trouver du travail, notamment vers le Royaume-Uni, les États-Unis ou d’autres pays européens dont la France. L’ambition est aujourd’hui de créer des emplois de qualité sur place.

C’est dans ce contexte que les organisations syndicales, toutes sensibilités confondues, défendent une révision des conditions de mise en œuvre de la transition juste en Europe. Elles demandent des financements adaptés, mais aussi des politiques industrielles capables de préserver et de développer les capacités de production. Leur argument est simple : si l’Europe investit massivement dans la transition mais que les retombées industrielles profitent principalement à d’autres régions du monde, notamment à la Chine, alors les objectifs sociaux de la transition ne seront pas atteints.

Cette préoccupation s’appuie sur des expériences concrètes. Lors de la négociation de l’accord collectif que j’ai évoqué plus haut, plusieurs projets de reconversion étaient envisagés, notamment dans la construction de véhicules électriques ou le développement des énergies renouvelables. Certains de ces projets devaient créer plusieurs milliers d’emplois. Mais les conditions économiques ont évolué et plusieurs perspectives annoncées il y a cinq ans ne se sont finalement pas concrétisées. C’est pourquoi les syndicats insistent aujourd’hui sur la nécessité de cesser d’être naïf et d’accompagner la transition par une véritable stratégie industrielle.

Actuellement pour retrouver un travail, il faut partir à l’autre bout de la Pologne. Or, ce que soulignent les syndicats, c’est que les conditions d’emploi et de rémunération n’y sont pas les mêmes. Le statut économique des mineurs reste relativement élevé. Comme cela a longtemps été le cas en France, le salaire d’un mineur en Pologne représente encore environ le double du salaire moyen national.

L’idée de l’accord conclu en 2021 était justement d’anticiper, de planifier les fermetures de mines, de financer les plans sociaux et d’accompagner les travailleurs concernés afin d’éviter que des milliers de personnes ne se retrouvent brutalement sans ressources. Le principe était de privilégier les départs volontaires, les dispositifs de reconversion et les indemnités adaptées plutôt que d’imposer des restructurations brutales.

Pendant plusieurs années, ces engagements sont toutefois restés largement lettre morte. Sous la pression des syndicats et après une importante manifestation organisée par l’intersyndicale en Silésie, le gouvernement a finalement adopté, en décembre 2025, une loi sur l’avenir de la filière minière. Celle-ci prévoit notamment le financement des dispositifs d’accompagnement social réclamés de longue date par les organisations syndicales. Pour celles-ci, il s’agit d’une condition indispensable pour avancer vers une réduction progressive de la place du charbon dans le mix énergétique polonais.

J’ai voulu vous montrer que les syndicats polonais se battent pour préserver autant que possible l’emploi dans le secteur. Mais ils prennent également en compte les réalités économiques, politiques et géopolitiques. Leur objectif est de défendre le travail et, lorsque des évolutions deviennent inévitables, de les organiser de manière acceptable pour les salariés concernés, leurs familles, les territoires et la société dans son ensemble. Au fond, c’est aussi une question essentielle pour les organisations syndicales elles-mêmes : accompagner les travailleurs dans ces transformations afin de ne pas perdre la raison d’être de notre engagement.