Publié le 14 Sep. 2026
Pour Ludovic Voet, secrétaire confédéral de la Confédération européenne des syndicats, la question n’est pas : mine ou pas mine ? La question est : quel modèle de mine ? Droits des salariés, environnement, cohérence de décarbonation… Un modèle durable nécessite une organisation, et une action politique.

Intervention de Ludovic Voet

Je suis vraiment heureux d’être ici, dans l’Allier, devant une salle de militantes et militants engagés, qui portent au quotidien le combat pour la dignité au travail, pour l’avenir de votre territoire et pour l’industrie française et européenne. Je suis ici au nom de la Confédération européenne des syndicats, en lien étroit avec la CGT confédérale. Et si je tiens à insister d’entrée de jeu sur cette alliance, c’est parce que ce qui se joue ici dépasse largement les frontières de l’Allier : c’est une bataille européenne, décisive pour la transition écologique, la souveraineté industrielle et les droits sociaux.

Vous avez levé le voile sur les plans sociaux successifs en France mais aussi dans l’Allier – Erasteel, Cast’Al, Brea System, Ligier, et d’autres – qui représentent plus de 400 emplois perdus en quelques mois dans un territoire déjà fragilisé.

Un rapport récent de IndustriAll avec Secafi, qui a donné une analyse structurelle : ici, ce n’est pas une série d’accidents, c’est un abandon industriel progressif. 16 des 18 secteurs industriels sont en crise.

Vous avez démontré ce que doit être un syndicalisme moderne : à la fois un rempart et une force de proposition. Et cette capacité, elle est indispensable pour structurer le débat d’aujourd’hui : la mine de lithium.

Je vais le dire très clairement : la CES n’est pas contre les mines.

Nous n’avons jamais défendu l’idée qu’il ne fallait pas de mines en Europe. Nous défendons l’idée qu’il faut des mines les plus propres possibles. Parce que la transition écologique, l’électrification des transports, les batteries, les technologies vertes, tout cela nécessite du lithium. La question n’est pas : mine ou pas mine ? La question est : quel modèle de mine ? Avec quels droits ? Avec quelles garanties sociales, sanitaires, environnementales ? Avec quelle valeur ajoutée pour le territoire ? Avec quelle cohérence industrielle ?

Pour nous, il y a trois piliers non négociables.

Le premier pilier, c’est le travail : le droit du travail, les salaires, la santé et la sécurité. Une mine n’est pas un prétexte pour flexibiliser, sous-traiter, contourner les obligations, ou exposer les travailleurs à des risques sans prévention. Une mine juste implique : salaires dignes, stabilité de l’emploi, formation, prévention, surveillance médicale renforcée, transparence totale sur les sous-traitants, et une présence syndicale forte. C’est la condition numéro un.

Le deuxième pilier, c’est l’environnement et la santé publique. Une mine de lithium aura forcément un impact sur le territoire. Mais un impact maîtrisé, contrôlé, transparent, avec une gouvernance locale, avec des études indépendantes, avec un plan de dépollution dès le premier jour, avec la garantie que ni l’eau, ni les sols, ni les habitant·es ne seront sacrifiés. L’environnement n’est pas un « plus » : c’est une obligation pour que le projet soit légitime.

Le troisième pilier, c’est la cohérence industrielle de décarbonation. Une mine n’est pas un trou pour exporter du minerai brut. Elle doit être une pièce d’une stratégie industrielle européenne, qui inclut la transformation locale, les partenariats avec les gigafactories, la montée en gamme industrielle. Et cela implique une garantie simple : le contenu local. Si le territoire accepte l’impact, alors il doit bénéficier de la valeur ajoutée.

Et je veux le dire très clairement aujourd’hui, devant vous : nous ne sommes ni naïfs, ni dogmatiques.

Nous ne sommes pas naïfs face au projet patronal d’Imerys. Nous ne croyons pas que tout ira bien simplement parce que la communication de l’entreprise le présente ainsi. Nous savons d’expérience que lorsque le profit à court terme est la seule boussole, les premières choses que l’on rogne sont : la prévention, la santé, les salaires, la transparence, et l’environnement.

Grâce à vous, il n’y aura pas de chèque en blanc pour Imerys.

Mais nous refusons aussi l’autre extrême : la posture du « Not In My Backyard », le réflexe « pas ici ». Pourquoi ? Parce que si ce n’est pas ici, en Europe, que nous avons les règles sociales et environnementales les plus strictes, alors ce sera ailleurs – dans des pays où les travailleurs sont surexploités, où les syndicats n’existent pas, où l’environnement est détruit. Refuser une mine juste ici, c’est accepter une mine injuste ailleurs. Nous refusons cette hypocrisie.

Notre position syndicale est claire :

  • oui à une mine si elle est juste ; non à une mine injuste.
  • oui à un projet industriel territorial ; non à l’extraction sans retombées locales.
  • oui à la transition ; non à la casse sociale ou environnementale.
  • ni naïveté envers les discours patronaux, ni égoïsme territorial ; des emplois pour nos enfants et nos familles.

Et pour rendre cela possible, il faut le dire clairement : l’Europe doit changer ses règles. Parce qu’aujourd’hui, les règles européennes sont en contradiction totale avec les objectifs qu’elles affichent.

D’un côté, l’UE parle de souveraineté, de décarbonation, de relance industrielle. De l’autre, elle maintient des règles de concurrence qui empêchent d’imposer du contenu local, d’aider massivement les industries stratégiques, d’exiger une solidarité territoriale. Pendant que les États-Unis font un tournant protectionniste et que la Chine impose 60 à 80 % de contenu local dans ses filières.

Et je veux répondre à ceux qui vous disent : « Avec toutes ces règles sociales et environnementales, votre mine va coûter trop cher. »

Mais oui ! Bien sûr que le respect de la santé, l’environnement et du travail coûtent plus cher. Mais ce ne sont pas des marchandises, mais des droits.

La question n’est pas : « Est-ce que ça coûte plus cher ? » La question est : « Qui paie ? » Et la réponse syndicale est claire : c’est à la puissance publique de prendre en charge ou d’imposer ce qui garantit la dignité. Pas de marge impossible à obtenir d’un côté, et oui l’État peut aussi investir stratégiquement.

Parce que le coût d’une mine injuste – maladies, pollution, précarité, dépendance géopolitique – est bien plus élevé que l’investissement dans un modèle juste.

Voilà pourquoi nous avons besoin :

  • de revoir le droit de la concurrence ;
  • la possibilité d’un contenu local obligatoire ;
  • la conditionnalité sociale des aides publiques ;
  • et une anticipation des compétences et des emplois. C’est cela, une politique industrielle cohérente.

Mais pour construire une politique industrielle cohérente, encore faut-il regarder la réalité en face. Depuis 2019, l’Europe a déjà perdu plus d’un million d’emplois industriels. Et la vague d’annonces qui frappe aujourd’hui l’automobile, ses sous-traitants, les industries électro-intensives, mais aussi la construction, le transport, les services, la tech ou le commerce de détail, nous plonge dans le début d’une crise sociale majeure, sans précédent depuis des décennies.

Une politique industrielle européenne ne peut pas être une politique qui vole systématiquement au secours des employeurs, uniquement pour préserver des marges bénéficiaires toujours plus élevées.

Et cette politique ne peut pas non plus être une course aux subsides, où les États les plus riches captent l’essentiel des aides d’État pendant que les régions les moins armées – comme l’Allier – sont laissées seules face aux fermetures. Soutenir les entreprises, oui, mais uniquement en échange du maintien de l’emploi, de la formation, du respect de la négociation collective. Cela exige des conditionnalités sociales strictes aux aides publiques.

Enfin, une politique industrielle doit se faire à hauteur d’hommes et de femmes, dans leurs régions. Chaque territoire a droit à un avenir enviable. Chaque travailleur doit avoir « le droit à rester » dans sa région. Et cela implique une présence syndicale forte, parce que nous connaissons les réalités productives, les forces et les fragilités des territoires.

Et surtout, camarades, nous devons éviter de répéter les erreurs du passé. L’exemple du Nord de la France est édifiant. Depuis dix ans, le gouvernement parle de « réindustrialisation ». Mais attirer du capital étranger pour implanter quelques usines très technologisées, très peu demandeuses en main-d’œuvre, parfois avec du personnel hautement qualifié importé, n’a rien changé à la vie des habitants. Ceux qui ont perdu leur emploi, leurs enfants, les gens du coin qui espèrent simplement travailler, n’ont pas trouvé leur place dans ces nouveaux projets. Résultat : élection après élection, la région continue de voter massivement pour l’extrême droite.

Pourquoi ? Parce que des emplois qui ne sont pas faits pour les gens du territoire ne recréent pas la confiance. Ils ne convainquent pas que la France ou l’Europe les protègent. Et cette perte de sens, cette impression d’abandon, nourrit le repli identitaire et la colère.

L’Allier ne doit surtout pas refaire l’erreur du Nord. Si l’on développe ici une mine, une filière, une industrie, alors cela doit créer de vrais emplois accessibles, qualifiants, durables pour les habitants, pas seulement des postes d’ingénieurs venus d’ailleurs ou des effets d’annonce pour investisseurs. C’est cela, une transition juste. C’est cela qui redonne dignité et fierté. C’est cela qui protège la démocratie sociale.

Et je veux ajouter un dernier point, fondamental.

Quand on parle d’une politique industrielle d’emplois de qualité, on parle aussi d’une société plus juste, où les femmes ont toute leur place, où elles accèdent aux emplois industriels, où elles sont payées à salaire égal.
Nous ne sommes plus face à la mine de 1960, avec ses représentations masculines, ses hiérarchies patriarcales et ses discriminations inhérentes. Nous pouvons – et nous devons – faire mieux.

L’industrie du XXIe siècle doit être féministe, inclusive, égalitaire, parce qu’une société qui se transforme doit se transformer pour toutes et tous.

Mais je veux vous dire ceci : si quelque part en Europe on peut réussir l’équation travail-santé-environnement-souveraineté, c’est ici, avec vous. Parce que vous êtes organisés, combatifs, structurés. Parce que vous avez des propositions. Parce que vous êtes respectés. Et parce que vous n’êtes pas seuls : vous êtes un maillon d’un mouvement syndical européen qui veut imposer un modèle juste.

Merci, camarades.