Publié le 14 Sep. 2026
Irakli Petriashvili, secrétaire général de la Confédération des syndicats géorgiens livre son témoignage sur l’exploitation minière en Géorgie, rappelant que la fermeture d’une mine peut sonner le glas pour tout un territoire.

Intervention d’Irakli Petriashvili :

Le thème de la conférence d’aujourd’hui est particulièrement important. Le secteur minier géorgien est confronté à de nombreux défis. D’un côté, la structure de notre économie reste fortement dépendante d’activités directement affectées par la transition énergétique et par l’évolution des politiques climatiques à l’échelle mondiale. De l’autre, des milliers d’emplois, ainsi que la stabilité économique et sociale de régions entières, dépendent encore de ces industries. Cette réalité est particulièrement visible dans des villes comme Tkibuli, dont l’économie repose largement sur l’extraction du charbon, ou Tchiatoura, étroitement liée à l’exploitation du manganèse. Par sa nature même, la transition juste exige non seulement la construction de nouveaux modèles de développement économique, mais aussi l’émergence de nouveaux paradigmes de protection sociale.

Je voudrais concentrer mon intervention sur plusieurs domaines qui, à nos yeux, exigent une attention particulière. Le premier est celui de la santé et de la sécurité au travail, qui doit rester une priorité absolue dans toutes les activités minières et industrielles. Le deuxième concerne la qualité des emplois : une transition juste ne peut se construire sur la précarité, mais doit offrir des emplois stables, qualifiés et correctement rémunérés. Je souhaite également insister sur la politique de développement régional, sur la nécessité d’élaborer une véritable stratégie nationale de transition juste et sur l’importance de la coopération internationale, qui permet de partager les expériences et les bonnes pratiques. Enfin, la qualité de la politique publique est un enjeu essentiel, particulièrement en Géorgie, où les relations entre l’État et le patronat ne répondent pas toujours aux exigences de transparence. Une transition juste ne peut réussir que si elle repose sur une gouvernance démocratique et sur un dialogue social réel.

Nous ne pouvons pas ignorer les réalités propres à la Géorgie. Les transformations liées au changement climatique, aux politiques de décarbonation et à la transition énergétique produisent déjà des effets concrets sur notre pays. Les conditions de travail dans le secteur minier, tout comme l’évolution de notre économie, sont fortement influencées par la conjoncture internationale. La transition vers un modèle bas carbone crée de nouvelles opportunités, mais comporte aussi des risques, notamment de pertes d’emplois, en particulier dans les villes dont l’économie dépend de l’activité minière. Cela exige une planification stratégique et une capacité d’anticipation des syndicats.

Prenons l’exemple de Tkibuli. Les mines y étaient entièrement publiques. Mais, dans les années 1990, la situation s’est tellement dégradée que l’exploitation a cessé. La ville est alors devenue une véritable ville morte, où un appartement de deux pièces ne valait guère plus qu’un sac de farine. Cette situation a suscité d’importantes protestations de la population et des syndicats. L’État a finalement trouvé des investisseurs tout en reprenant le subventionnement de l’activité. Les mines continuaient ainsi à fonctionner malgré des pertes financières chroniques.

L’objectif de relancer l’activité minière et de redonner vie à la ville était si prégnant que les pouvoirs publics comme les travailleurs ont relégué au second plan les préoccupations des syndicats en matière de santé et de sécurité au travail. Les accidents mortels se succédaient, au point qu’il ne se passait pratiquement pas un mois sans qu’un mineur perde la vie. Le 9 mai 2017, jour de la Fête de la Victoire, quatre mineurs ont trouvé la mort dans la mine. Cette tragédie a suscité une vive émotion dans tout le pays et déclenché un mouvement de grève. Sous la pression de l’opinion publique, l’État a suspendu l’exploitation tout en maintenant les salaires des mineurs pendant neuf mois. Il a ensuite trouvé de nouveaux investisseurs, avec lesquels nous avons pu instaurer un dialogue social bilatéral.

Malgré tout cela, le risque de voir ces mines fermer un jour reste très élevé. Nous ne cessons de le répéter : il faut dès aujourd’hui créer de nouveaux emplois dans cette région, car les gisements finiront par s’épuiser ou les mines seront amenées à fermer. Il faut éviter de revivre le scénario que nous avons déjà connu : une ville qui se vide, des logements ouvriers dont la valeur ne dépasse pas celle d’un sac de farine et une population contrainte de partir faute de perspectives. Or, un tel plan n’existe pas. L’État agit dans l’urgence, comme un bureaucrate qui éteint les incendies au fur et à mesure qu’ils se déclarent. En revanche, lorsqu’il s’agit de penser le long terme, de préparer une économie durable et l’avenir de la région, rien n’est véritablement anticipé.

Prenons un deuxième exemple : la ville de Tchiatoura, où est extrait le manganèse, un minerai indispensable à la métallurgie. Dans la principale entreprise de la ville, nous avons conclu une convention collective qui garantit aux travailleurs des droits importants : rémunération des heures supplémentaires et du travail les jours fériés, prise en compte des événements familiaux, couverture santé complémentaire et financement de formations syndicales.

Pourtant, un jour, sans le moindre signe avant-coureur, l’employeur annonce la faillite de l’entreprise et décide de fermer l’ensemble des mines. Cette décision laisse 3 700 travailleurs sans emploi dans un bassin de 50 000 habitants dont l’économie dépend presque entièrement de l’activité minière. En dehors de quelques emplois dans la fonction publique et de petites entreprises de services, il n’existe pratiquement aucune autre perspective d’emploi.

Que fait le syndicat dans une telle situation, en dehors d’organiser la mobilisation ? Nous avons saisi les tribunaux. La faillite était d’abord justifiée par les fluctuations du marché mondial, dominé par les États-Unis. La deuxième raison invoquée était le coût de l’accord collectif. La troisième était le maintien d’une exploitation souterraine. En réalité, il s’agissait pour l’employeur d’obtenir l’autorisation de développer une exploitation à ciel ouvert, sans réelle considération pour les conséquences environnementales.
Nous avons obtenu gain de cause devant les tribunaux. Nous avons également réussi à agir au sein de la commission tripartite et obtenu le maintien de l’exploitation de la mine souterraine. Nous avons ainsi sauvé la ville, mais pas l’ensemble des emplois : plusieurs centaines de travailleurs ont perdu leur travail. Derrière ces chiffres, il y a des familles, des personnes contraintes à la migration économique, ailleurs en Géorgie ou à l’étranger, peut-être même jusqu’en France.

J’aurais encore beaucoup d’autres exemples à citer. Les syndicats ont véritablement sauvé ces deux villes. Mais les revendications légitimes des travailleurs ont-elles, pour autant, été pleinement satisfaites ?

Nous sommes trop souvent confrontés à l’hypocrisie de certains responsables politiques. Regardez les promesses de réindustrialisation. Mais qui a laissé fermer les usines, les mines et les sites industriels ? Qui a accepté que des territoires entiers soient abandonnés au nom de la rentabilité immédiate ?

Il est toujours plus facile de promettre de rouvrir des usines que d’assumer les politiques qui ont conduit à leur disparition. Pour les travailleurs, le véritable enjeu n’est pas le discours, mais l’anticipation : préparer l’avenir des territoires avant que les emplois ne disparaissent, et non lorsque la crise est déjà là.

Et nous, les syndicats, nous avons trop souvent le sentiment d’être les éternels perdants. Nous perdons lorsque nous restons assis, comme aujourd’hui, dans des salles de réunion. Nous perdons lorsque nous devons chercher des arguments académiques pour contrer leurs projets. Nous sommes des travailleurs, mais nous nous retrouvons à élaborer des politiques à la place des responsables politiques, alors que notre rôle premier est de porter des revendications. Car ce sont les politiques qui devraient être là pour répondre aux besoins des travailleurs.

Souvenez-vous de la conquête de la journée de huit heures en France, en 1919. Elle n’est pas tombée du ciel. Elle est aussi le fruit d’un rapport de force international, dans un contexte marqué par les bouleversements révolutionnaires qui ont suivi l’effondrement de l’Empire russe. Les grandes avancées sociales naissent toujours lorsque les travailleurs imposent un nouveau rapport de force.

Tant que la détresse des grévistes de l’Allier ne sera pas aussi celle des travailleurs arméniens, géorgiens, russes ou ukrainiens, nous perdrons ce combat. Tant que nous accepterons de jouer uniquement dans le cadre qui nous est imposé, celui des arguments techniques et des débats policés, nous resterons sur la défensive. Il faut renverser le rapport de force.

S’unir, c’est considérer que lorsqu’un travailleur lutte en Géorgie, c’est aussi votre affaire en France ; et que lorsqu’un salarié souffre en France, c’est aussi notre combat en Géorgie. C’est cela, l’internationalisme syndical.