Intervention d’Eduard Pakhlevanyan :
Lorsque je vois le niveau atteint en France dans le débat sur la transition énergétique, je dois reconnaître qu’en Arménie, nous avons encore au moins dix ans de chemin à parcourir. Notre État gagnerait à s’engager beaucoup plus activement dans ce domaine, en organisant un véritable débat public, en associant les citoyens, les travailleurs et les organisations syndicales, et en définissant une stratégie énergétique claire et transparente.
Si nous décidons d’extraire des minerais du sous-sol, nous devons immédiatement nous interroger sur leur usage, leur utilité sociale et leur destination finale. Il ne suffit pas d’extraire la ressource pour l’exporter à l’état brut. Une part substantielle de la valeur ajoutée doit être produite dans le pays d’extraction, grâce au développement d’activités de transformation, d’emplois qualifiés et de véritables filières industrielles. Cette question est d’autant plus importante que nous sommes confrontés, en France comme en Arménie, à un processus de désindustrialisation qu’il faut enrayer.
Lorsque l’État cherche à favoriser l’ouverture de nouvelles mines, ou lorsque les compagnies transnationales exercent une pression en ce sens, il existe des lignes rouges qui ne doivent jamais être franchies. Je peux vous l’affirmer : une mine totalement propre n’existe pas. Toute activité minière entraîne des impacts environnementaux qu’il faut reconnaître avec lucidité.
Deux questions sont, à mes yeux, absolument fondamentales. La première concerne les digues à résidus. Leur construction, leur surveillance et leur stabilité représentent un enjeu majeur de sécurité environnementale et humaine, car les conséquences d’une défaillance peuvent être dramatiques. La seconde est celle de l’eau. L’activité minière mobilise des quantités considérables de ressources en eau tout au long du cycle de production, ce qui peut exercer une pression très forte sur les écosystèmes et sur les usages des populations locales. Ces deux enjeux doivent être au cœur de toute décision relative à un projet minier.
Prenons l’exemple du ferromolybdène en Arménie. Sa production est particulièrement polluante ; personne ne peut sérieusement le nier. Le principal problème est celui des poussières, générées par les activités d’extraction et de transformation. Les populations vivant à proximité des sites miniers et des installations de transformation sont exposées à des nuisances et à des risques sanitaires qu’il serait irresponsable de minimiser. C’est précisément pourquoi les exigences en matière de protection des travailleurs, de santé publique et de réglementation environnementale doivent être parmi les plus élevées.
Lorsque les mines ferment et qu’il s’agit de réhabiliter les sites, il n’existe pratiquement aucun cas où l’on puisse dire : « La mine est fermée et la nature a été préservée. » Les impacts environnementaux sont durables et leur réparation s’inscrit sur plusieurs décennies. Même lorsque des financements importants sont prévus pour la réhabilitation, ils finissent souvent par s’épuiser avant que l’ensemble des problèmes ne soit résolu, laissant aux générations futures la charge de gérer les conséquences de l’exploitation.
Mais lorsqu’une mine n’existe pas encore, je le répète, il ne faut pas l’ouvrir. Les exigences imposées aux compagnies transnationales restent scandaleusement insuffisantes. En France, vous êtes parvenus à obtenir un niveau de protection plus élevé grâce à la mobilisation et à la pression exercées par les organisations syndicales. En Arménie, nous ne parvenons pas à obtenir de l’État qu’il garantisse des conditions permettant un véritable engagement syndical, en particulier dans les entreprises contrôlées par des multinationales. Je le dis clairement : la compagnie transnationale parée de toutes les vertus n’existe pas. C’est précisément pour cette raison qu’il faut des règles contraignantes, des contrôles publics efficaces et des syndicats suffisamment forts pour les faire respecter.
Je vois qu’en France, vous avez fait le choix d’institutionnaliser le débat public à travers la Commission nationale du débat public. C’est un acquis démocratique important. En Arménie, nous ne disposons d’aucun mécanisme comparable. Les populations concernées, les travailleurs et leurs syndicats sont trop souvent mis devant le fait accompli, alors qu’ils devraient pouvoir participer aux décisions qui engagent durablement leur territoire et leur avenir.
Notre coopération avec la CGT a été extrêmement précieuse pour la Confédération des syndicats d’Arménie (CTUA). Elle nous a permis de découvrir vos pratiques syndicales, de mieux comprendre vos modes d’action, de mesurer le niveau du débat public en France sur la transition énergétique, mais aussi de partager nos propres expériences, nos difficultés et nos combats. Cet échange mutuel nous a renforcés. Notre véritable force réside dans la solidarité internationale entre organisations syndicales. Les multinationales agissent à l’échelle mondiale ; notre réponse doit être à la même échelle. Sans cette solidarité, sans des syndicats forts capables de défendre les travailleurs et les populations, les promesses de l’économie verte risquent de rester de simples promesses. La transition ne sera véritablement juste que si elle est aussi une transition sociale et démocratique.