Intervention de Fabienne Rouchy :
Aujourd’hui, la France et plus largement le monde sont confrontés à un double impératif : d’une part, répondre aux besoins croissants en métaux et en énergie liés à la transition écologique ; d’autre part, réduire les pressions environnementales et sociales qui découlent de nos modes actuels de production.
La transition énergétique, qui vise la neutralité carbone d’ici 2050, nécessite des quantités considérables de minéraux : cuivre, lithium, nickel, cobalt, terres rares. Ces ressources sont indispensables pour les batteries, pour les réseaux électriques renforcés, pour les technologies renouvelables et pour l’électrification de nos sociétés. Mais leur extraction pose de nombreux risques environnementaux, humains et économiques.
La CGT, dans le cadre de la Stratégie nationale bas carbone, propose une lecture sociale et industrielle de la transition énergétique, qui met en lumière les enjeux de souveraineté, de planification et de justice sociale, tout en soulignant l’importance d’un modèle énergétique stable et accessible à tous.
Pour la CGT, il faut donc d’articuler ces deux perspectives : les défis liés à l’extraction minière d’un côté, et les propositions syndicales pour une transition énergétique juste et cohérente de l’autre.
Les dangers et controverses autour de l’extraction minière
Pour commencer, il est essentiel de comprendre pourquoi l’extraction minière suscite aujourd’hui autant de débats, voire d’oppositions, alors qu’elle a un rôle majeur dans la réalisation d’objectifs climatiques et dans l’électrification des usages.
Deux questions se posent donc à nous :
- Considérons-nous que l’extraction de ces minerais, indispensables à la transition énergétique, doit se faire loin de nous, dans des pays pauvres où les travailleurs et les populations sont moins protégés qu’ici ?
- Si nous acceptons d’accepter la nécessité de l’extraction minière au regard de la réalité de nos besoins en matière d’électrification et de sortie des énergies fossiles, quels sont les points de vigilance sur lesquels nous devons travailler collectivement ?
Nous l’avons entendu dans la vidéo de Nuria et nos camarades d’Arménie l’ont aussi mis en évidence, l’exploitation minière provoque :
- une érosion des sols qui bouleverse les terrains naturels ;
- elle peut engendrer une pollution de l’eau et de l’air à l’origine de graves problèmes de santé ;
- elle peut s’accompagner de déforestation, réduire les puits de carbone naturels et atteindre la biodiversité ;
- elle est elle-même très énergivore et contribue aux émissions de gaz à effet de serre de manière importante.
Et tout cela alors que les bénéfices économiques peuvent se concentrer entre les mains d’un nombre limité d’acteurs.
Nombre de sociétés minières annoncent cependant leur engagement en faveur de la décarbonation à travers de meilleures technologies et politiques de rationalisation de la gestion de l’eau, d’efficacité énergétique, de réhabilitation et de remise ne état des terres minières, de minimisation des déchets et d’économie circulaire.
Les limites économiques d’une exploitation minière responsable
Mais même lorsque les opérateurs miniers souhaitent améliorer leurs pratiques – et certains y travaillent réellement – plusieurs obstacles persistent.
Le premier frein est l’absence d’un cadre suffisamment contraignant pour intégrer les coûts environnementaux dans les calculs de rentabilité. La dépollution des sols, la réhabilitation des mines ou le traitement des eaux contaminées, ou leur réutilisation dans le processus productif et la non-contamination des nappes phréatiques, représentent un coût immense. Aujourd’hui, un accompagnement est certainement à penser, des incitations à trouver dans le cadre d’une véritable stratégie pilotée par l’État déployée dans le cadre de politiques publiques de préservation de l’environnement, coordonnées et définies démocratiquement, pour pousser le secteur à internaliser ces coûts. C’est notamment à cela que devraient servir les 211 milliards d’euros d’aides publiques versées chaque année aux grandes entreprises, sans conditionnalité environnementale ou sociale.
Le deuxième frein réside dans le caractère volatil des prix des minerais. Les marchés mondiaux, très sensibles à la spéculation, poussent les entreprises à privilégier la rentabilité immédiate, au détriment de stratégies de long terme plus durables.
Enfin, les processus de consultation et les débats avec les populations et tous les acteurs concernés sont souvent trop courts et insuffisants. Cela crée un sentiment d’injustice et de méfiance durable envers les projets miniers.
Le regard de la CGT : transition énergétique, planification et justice sociale
Et dans le contexte du réchauffement climatique qui s’accélère, notre responsabilité, à la CGT est de développe une vision pour atteindre la neutralité carbone en 2050 tout en préservant l’emploi, la souveraineté industrielle et l’égalité d’accès à l’énergie.
Pour nous, l’urgence climatique doit rester une priorité, même dans un contexte où les préoccupations économiques prennent le dessus. L’échec des dernières COP illustre une perte de volonté politique face à l’ampleur du défi. Pourtant, la neutralité carbone est un objectif incontournable.
Pour la CGT, la transition énergétique ne peut réussir sans une planification claire et une prise en compte des besoins des salariés. La suppression totale des énergies fossiles dans les transports, le chauffage ou l’industrie n’est possible qu’avec une stratégie cohérente, anticipée et socialement accompagnée.
Nous critiquons fortement les politiques de sobriété imposée et les hausses de prix de l’énergie, qui ont conduit à la réduction, voire à l’arrêt, de certaines productions industrielles, aggravant le sentiment de déclassement et la précarité énergétique des ménages tout en pénalisant les entreprises les plus vulnérables.
Nous proposons donc une électrification massive des usages – transports, chauffage, industrie – qui nécessite une grande quantité d’électricité bas-carbone qui ne peut être produite par un mix-énergétique pour assurer une production pilotable, dans le cadre d’un service public de l’énergie évitant notamment le développement anarchique des énergies renouvelables et leur soumission au marché.
Au-delà des moyens de production, la CGT insiste sur la nécessité d’une mobilité durable et solidaire. Elle propose un renforcement du ferroviaire, du fluvial et du maritime, un objectif de 25 % de fret ferroviaire en 2050, ainsi qu’une tarification solidaire incluant une prise en charge des trajets domicile-travail par les employeurs. La création d’un pôle public des transports permettrait en effet de coordonner les services, mutualiser les moyens et garantir des conditions de travail dignes. Sur le plan financier, la transition nécessitera des investissements massifs, estimés entre 110 et 150 milliards d’euros annuels. La CGT appelle à une rupture avec les logiques de rentabilité à court terme, en conditionnant les aides publiques à des critères sociaux et environnementaux, et en mettant en place un pôle financier public capable notamment d’orienter l’épargne nationale vers des projets industriels et écologiques stratégiques.
Enfin, la CGT accorde une place centrale au pouvoir d’intervention des salariés : renforcement des CSE, rétablissement des CHSCT avec une compétence environnementale, présence renforcée des travailleurs dans les conseils d’administration, et possibilité de veto sur certaines décisions stratégiques. Aucune transition ne pourra réussir sans la participation active des travailleurs.
Croiser les deux perspectives : un défi global à relever
Lorsque l’on met en regard les dangers de l’extraction minière et nos propositions, plusieurs constats s’imposent.
D’abord, la transition énergétique – notamment l’électrification massive et le développement des technologies bas-carbone – augmentera mécaniquement la demande en métaux. Cela risque de renforcer les pressions environnementales et sociales associées aux mines, à moins d’adopter des pratiques plus responsables, ou de développer le recyclage et l’économie circulaire.
Ensuite, nous insistons sur l’importance de la planification, de la cohérence stratégique et de la juste répartition des efforts. Ces éléments rejoignent certaines préoccupations liées aux projets miniers : comment garantir la transparence, la participation des populations locales et des salariés, ou encore la répartition équitable des bénéfices et des impacts ?
La transition énergétique ne pourra pas se faire sans anticiper les impacts environnementaux et sociaux, et sans garantir une gouvernance démocratique.
Il ne s’agit pas seulement de produire plus d’électricité ou d’extraire plus de métaux. Il s’agit de le faire dans le cadre d’une stratégie de long terme, respectueuse des territoires, intégrant les travailleurs, et capable de financer des technologies plus propres.
Conclusion
En conclusion, la transition énergétique représente un immense défi, marqué par une tension permanente entre impératifs climatiques, besoins industriels et exigences de justice sociale. Cette transition ne peut réussir que si elle est pensée dans sa globalité.
D’un côté, existent des risques majeurs associés à l’extraction minière : pollution, déforestation, perte de biodiversité, impacts sanitaires et sociaux. Ces enjeux doivent être pris très au sérieux, surtout dans un contexte de demande croissante en ressources.
De l’autre, la CGT propose une vision exigeante d’une transition énergétique planifiée, fondée sur la souveraineté industrielle, l’investissement public et la participation des travailleurs. Cette approche rappelle que la transition ne pourra être acceptée que si elle est juste et accessible à tous.
L’avenir dépendra donc de notre capacité à concilier ces deux dimensions : une exploitation des ressources plus responsable, qui prenne en compte les préoccupations environnementales et de santé publique, et une transition énergétique construite autour de la justice sociale et de la planification démocratique.
C’est tout le défi qui est devant nous, et cette journée doit nous aider à réfléchir collectivement à la meilleure manière d’y répondre.