Discours de Sophie Binet

Temps de lecture : 4 min.
Publié le 8 Oct. 2025
Discours de conclusion de Sophie Binet au colloque sur les 80 ans de la sécurité sociale.
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sécurité sociale ©Freepik_rawpixel

Comme le disait Ambroise Croizat, le 14 janvier 1944 « Dans une France libérée nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain ».

Madame la Présidente de l’Assemblée nationale, merci pour votre accueil et votre intervention.
Monsieur le Président du groupe GDR, merci pour cette initiative très importante.
Merci à toutes et tous nos intervenantes et intervenants qui ont beaucoup apporté à ce débat.

Bonjour, cher.e.s camarades,

Nous sommes rassemblés aujourd’hui pour fêter les 80 ans de la Sécurité sociale et rendre hommage à notre camarade Ambroise Croizat, seul ministre ouvrier, un des pères fondateurs de la Sécurité sociale. Nous pouvons noter avec satisfaction que, grâce à ce colloque, nous avons enfin gagné l’engagement d’une reconnaissance de l’œuvre d’Ambroise Croizat à l’Assemblée nationale avec la pose d’une plaque.

Date est donc prise : le 22 mai 2026. Alors, je ne sais pas avec quels députés ce sera, mais en tout cas, nous, on sera là !

La Sécurité sociale que nous fêtons aujourd’hui, c’est notre trésor national au coeur des réussites du pays. C’est important de le rappeler. C’est ce qui nous a permis de tenir face à toutes les crises – en 2008 ou en 2020, par exemple. C’est ce qui a permis de faire chuter la mortalité et d’augmenter considérablement l’espérance de vie.

C’est ce qui nous a permis de financer le meilleur système de santé au monde - du moins, il y a vingt ans c’est ce qui a permis d’accroître considérablement le travail des femmes et donc leur émancipation économique. C’est, en résumé, ce qui nous a permis de mettre fin à la peur.

Comme le disait Ambroise Croizat, le 14 janvier 1944 « Dans une France libérée nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain ».

Voilà le grand projet de la Sécurité sociale, cette grande conquête sociale, la plus grande du XXᵉ siècle.

Issue du programme du Conseil National de la Résistance, elle s’appuie sur trois qualités qui ont assemblé les résistantes et résistants.

D’abord, l’immense clairvoyance.

Gilles Perret l’a dit : si les critères gestionnaires qui prévalent aujourd’hui s’étaient appliqués à l’époque, jamais la Sécurité sociale n’aurait existé. Elle a été créée dans un pays ruiné, détruit par la guerre. Si, à ce moment-là, on s’était demandé comment la financer avant de se demander de quoi on avait besoin, jamais elle n’aurait vu le jour.

La deuxième qualité des résistant·e·s, c’était le courage — le courage face à l’occupant nazi, mais aussi, et peut-être surtout, face au patronat et au capital qui avaient collaboré pendant la seconde guerre mondiale. Ambroise Croizat nous raconte qu’il a reçu quinze minutes les assureurs privés pour leur dire : « Vous n’aurez pas la gestion de la Sécurité sociale. Nous allons la créer, ça va échapper au système lucratif ». Si sa création avait été renvoyée à une négociation et à un accord avec le patronat, jamais elle n’aurait été faite.

La troisième qualité, qui a permis l’émergence de la Sécurité sociale, c’est l’unité et le rassemblement dans le Conseil national de la Résistance, qui réunissait des sensibilités très diverses (à l’exception du patronat), au service de l’intérêt général, capables de dépasser les querelles politiciennes et les intérêts à court terme — ce que, malheureusement, on ne voit plus beaucoup aujourd’hui.

Comment ont-ils réussi à dépasser leurs désaccords ? Grâce au rapport de force que nous, travailleurs et travailleuses, avions construit. Ambroise Croizat nous l’a dit : ne parlez jamais « d’acquis sociaux », mais de « conquis », car le patronat ne désarme jamais.

Oui, la Sécurité sociale a été arrachée par la mobilisation. 

Elle n’a jamais été figée, elle a été construite progressivement par les luttes. Pendant les cinquante premières années, les cotisations ont progressé, les droits aussi. Le pays n’a pas été ruiné — au contraire, c’était une période de forte croissance économique. Puis est venue la grande période de reflux, avec attrition des recettes et recul des droits.

Ce recul s’est fondé sur le soi-disant « coût du travail ». On a mis les travailleurs du monde en concurrence, on a internationalisé le t avail et on nous a expliqué que notre travail coûtait trop cher — alors que c’est lui qui crée les richesses. Les modèles de protection sociale ont été attaqués partout, notamment en Europe, avec une fiscalisation accrue et des protections tirées vers le bas.

Ces reculs ont toujours provoqué d’énormes mobilisations sociales. Parfois elles ont gagné, parfois les gouvernements sont passés en force. Mais chaque passage en force a conduit à une crise politique et démocratique.

  • La première brèche : les ordonnances de 1967 du général de Gaulle. La CGT et la CFDT se mobilisent, il passe en force… et le paye ensuite avec Mai 68.
  • 1995 : grande mobilisation, victoire partielle, dissolution puis alternance.
  • 2010 : passage en force sur la réforme des retraites par Nicolas Sarkozy qui conduira à l’alternance en 2012.
  • Aujourd’hui, Emmanuel Macron paye son passage en force sur la réforme des retraites par la plus profonde crise démocratique depuis 50 ans.

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