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Publié le vendredi 13 décembre 2013

Comprendre la crise pour en sortir



La gestion imposée aux entreprises depuis plus de trente ans, orientant les richesses créées vers les dividendes des actionnaires et vers les intérêts d’emprunt au détriment de l’investissement dans la recherche, l’innovation, le développement, la formation, l’emploi, les salaires… nous a précipités dans une crise dont les salariés paient le prix lourd.

Un article d’Isdabelle Avran, journaliste, paru dans le supplément spécial de la NVO.

Mory Ducros, Gad, La Redoute, Air France, Virgin, FagorBrandt, Alcatel-Lucent… d’une entreprise à la suivante, d’une filière à l’autre, les suppressions d’emplois ne cessent de frapper les salariés. Plans sociaux ; fermetures de sites, et même de sites rentables ; avec leurs conséquences en chaîne sur les entreprises, petites ou moyennes, de la sous-traitance, sur le commerce, sur les services publics ; multiplication des ruptures dites « conventionnelles » des contrats de travail… En cette fin d’année 2013, près de 3,3 millions de salariés sont privés de tout emploi ; un chiffre qui atteint quelque cinq millions en comptant ceux qui ne travaillent que quelques heures par mois. Le nombre des demandeurs d’emploi inscrits depuis plus d’un an continue de croître. Les temps partiels et les contrats courts se développent comme une nouvelle norme imposée, pénalisant les salariés et leur santé, méprisant les qualifications, dégradant la qualité du travail, ruinant les savoir-faire… La majorité des salariés, des retraités, des privés d’emploi souffrent d’un recul sévère de leur pouvoir d’achat. Pour des millions de foyers, la violence économique se vit au quotidien.

Travail trop cher, rengaine pérenne

Faudrait-il y voir, comme nous l’assène le Medef mois après mois, la responsabilité d’un « coût du travail » trop élevé ? Ce coût – autrement dit la rémunération du travail, les salaires plus les cotisations sociales permettant à la Sécurité sociale d’exister – condamnerait la compétitivité de nos entreprises, affaiblirait l’économie et altérerait les possibilités de reprise de la croissance. Des salaires trop lourds : la récrimination est déjà bien ancienne, quels qu’en soient les avatars conjoncturels, de la promesse de « la fin du tunnel » à l’annonce d’une prochaine « reconquête de compétitivité ».

En fait, cette course à la moindre rémunération du travail et au moins—disant social, qui a changé d’échelle en prenant une dimension internationale, est par définition sans limite : telle que le grand patronat conçoit la mondialisation libérale, il y aura toujours plus exploitable ici ou ailleurs, plus précarisable, plus flexibilisable, moins payable. Moins cher. Baisser le « coût du travail », cette ritournelle que le grand patronat sert ici comme dans toute l’Europe et bien au-delà, ressemble singulièrement à un cercle vicieux dans lequel les salariés seraient tous perdants. Ici, où l’appât de profits redistribués en dividendes aux actionnaires et en intérêts d’emprunts conduit aux délocalisations et à la dissolution de filières industrielles entières, et dans les pays où l’on dit la main-d’œuvre low cost comme en parlant d’un voyage en jet, où des enfants eux-mêmes sont victimes du travail forcé.

La part des richesses

Vieille rengaine dont les salariés paient le prix lourd, donc. Mais pour autant, ce « coût du travail » ne plombe-t-il pas réellement la compétitivité des entreprises et notre économie ? D’où vient par exemple, que 70 000 emplois industriels ont disparu chaque année en moyenne en France ces quinze dernières années, accompagnant une dégradation de la part de l’industrie dans le PIB ? Baisser le coût du travail ne permettrait-il pas de regagner des parts de marché ? En réalité, les chiffres tiennent un autre langage que celui du Medef.

Ainsi, l’augmentation du déficit commercial de la France ces dernières années est-elle due, à plus de 85 %, aux échanges à l’intérieur de l’Europe elle-même, et non pas avec des pays dits émergents ou à « bas coûts ». La France serait-elle en perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne du fait de trop hauts salaires ? En réalité, si le niveau de vie en Allemagne s’est considérablement dégradé, tant pour les privés d’emploi contraints à de « petits jobs » que pour l’ensemble des salariés, obligeant la chancelière elle-même à évoquer l’hypothèse d’un salaire minimum jusque-là inexistant, c’est bien sur la qualité et l’innovation que se fait la différence entre les deux pays. Autrement dit, sur la part des profits investis dans la recherche, la formation, le développement. Ce qui permet à l’Allemagne d’être compétitive à l’extérieur. Mais les difficultés de vie en Allemagne elle-même ont réduit son marché intérieur…

En fait, notre économie et la compétitivité de nos entreprises souffrent doublement d’un manque d’investissement dans la recherche, le développement, l’innovation, de même que d’un pouvoir d’achat trop faible, défavorisant la consommation, laquelle est pourtant le premier moteur de la croissance. Et donc de l’emploi. Alors quoi ? La part des richesses créées par le travail allant non pas à l’investissement, non pas à la rémunération du travail, non pas au financement des politiques d’intérêt général (par la fiscalité), mais à la rémunération du capital, n’est-elle pas trop élevée ? En France, la part des salaires, par exemple, dans la valeur ajoutée des entreprises, c’est-à-dire dans les richesses créées, a reculé de huit points dans les années 1980 et cette injustice n’a, depuis, jamais été corrigée. En fait, alors que le coût du capital, lui, est exorbitant, n’est-il pas temps de s’y intéresser sérieusement ? N’est-ce pas là que le bât blesse ?

Nous payons toujours leur crise

Depuis l’éclatement, en 2008, de ce qui s’est avéré une crise économique majeure, les salariés en paient le prix fort. Comme ils ont payé jusqu’alors le prix de choix économiques qui ont conduit à cette crise. De fait, la pression sur le travail, sur l’emploi comme sur les salaires, la dévalorisation du travail et en particulier du travail qualifié, la précarisation massive du salariat et en particulier des femmes, l’insuffisance des investissements productifs, ont conduit à une faiblesse chronique des débouchés. Le marché intérieur a subi les effets néfastes d’une réduction de la demande salariale. Le capital, en quête de rentabilité rendue moins attractive dans la sphère productive, l’a cherchée dans les activités financières. Une véritable dérive vers la financiarisation de l’économie qui fonctionne comme un cercle vicieux. L’objectif principal des dirigeants d’entreprise consiste dès lors à atteindre un taux de rentabilité maximal auquel ils ajustent la masse salariale et les investissements productifs. La répartition de la valeur ajoutée est de plus en plus favorable aux actionnaires au détriment des salariés et de l’investissement. Donc de l’entreprise. Et de l’économie. Mais on comprend mieux cette fameuse exigence du Medef de réduction du coût du travail…

Agendas ministériels

Pourtant, ce « coût du travail » ne cesse de prendre la première place des agendas non seulement patronaux, mais aussi du gouvernement lui-même. Le Medef a pourtant déjà obtenu des exonérations sociales et fiscales patronales massives. Les exonérations de cotisations de Sécurité sociale, par exemple, ont représenté 27,6 milliards d’euros en 2012, dont 25,6 milliards de cotisations patronales, selon les chiffres publiés début décembre 2013 par l’Acoss, la caisse nationale des Urssaf. Parmi les nombreux cadeaux et exonérations fiscaux, le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), mis en place par le gouvernement actuel, représente une niche fiscale considérable. Doté à terme de 20 milliards d’euros, ce dispositif fiscal a été accordé sans aucune contrepartie en matière de création d’emplois, d’investissement dans la recherche ou les salaires. Et Pierre Gattaz, qui a succédé à Laurence Parisot à la tête du Medef, peut jubiler. Il a reçu du gouvernement l’engagement de l’ouverture d’une concertation sur la baisse du « coût du travail » et de la fiscalité des entreprises. Le nouveau patron des patrons réclame aussi une nouvelle « économie » de 100 milliards d’euros sur cinq ans pour les entreprises, c’est-à-dire leurs dirigeants et actionnaires, ainsi qu’une « simplification », c’est-à-dire une dévalorisation, du Code du travail définissant les droits des salariés. Ce n’est pas tout. Il réclame « une véritable dynamique de baisse des dépenses publiques », alors que la dette publique provient non pas d’un luxe de dépenses, mais d’un manque de recettes. Or réduire encore les dépenses publiques, c’est diminuer les budgets de solidarité et de nos services publics. Mais pour Pierre Gattaz, il s’agit d’apprendre aux Français « les règles de base de l’économie ». Les siennes.

Depuis plusieurs mois déjà, la CGT sollicite du président de la République l’organisation d’un débat contradictoire sur la répartition des richesses créées par le travail. Sans réponse. Seuls les salariés pourront imposer le débat. Que lancent, d’ores et déjà, la CGT et la NVO.