La cgt
NOUS SUIVRE
  
Publié le jeudi 12 décembre 2013

Et le coût du capital ?



Le président de Coe-Rexecode et le responsable du pôle économique de la CGT échangent leurs points de vue sur la question des coûts respectifs du travail et du capital.

Propos recueillis par Laurent Mossino, rédacteur en chef d’Ensemble, le journal de la CGT à ses syndiqués.

Le travail est-il plutôt un
coût ou une richesse ?

Michel Didier : Le travail, c’est avant
tout une insertion sociale majeure de
l’individu. Pour l’économiste, c’est un
facteur de production, et même le premier. Mais il y en a un autre
 : le capital productif. C’est la réunion de ces deux
facteurs qui détermine le niveau de la
production, donc le pouvoir d’achat.
Le travail et le capital ont un coût. La
somme des coûts détermine le prix de
revient et le prix de vente. Pour répondre à la question, le travail n’est
donc pas un coût, mais il a un coût.

Nasser Mansouri-Guilani : C’est vrai, le travail est un facteur d’insertion sociale. Il faut aussi se poser la question de la finalité du travail : pourquoi travaillons-nous ? Pour répondre
aux besoins de la société ? Ou pour autre chose ? Quand on met les gens
au travail, on les paie. Mais en même temps, ils produisent pour répondre
à des besoins de la société. C’est donc aussi un apport, une richesse.

On entend souvent dire que la rémunération du travail en France est trop élevée et handicape la compétitivité de nos entreprises. Qu’en pensez-vous ?

M.D : Nous avons en effet un problème de compétitivité. Nos entreprises ont perdu des parts de marché à l’exportation de 2000 à 2010. Quand on interroge les acheteurs étrangers, ils nous disent que nos produits sont bons
mais qu’ils sont devenus trop chers.
Une règle assez classique est que les
coûts salariaux doivent augmenter à
la même vitesse que les gains de productivité. Or, en France, depuis le début des années 2000, les salaires ont augmenté plus vite que les gains de productivité, il y a donc eu un déséquilibre. Autre particularité française, l’écart entre le coût total du travail, charges sociales comprises, et le sa laire net reçu est le plus élevé de tous.

N.M.-G. : Les « coûts salariaux » en
France sont dans la moyenne de ceux
des pays qui ont un niveau de développement comparable. Et sur le long terme, les salaires augmentent moins
vite que la productivité du travail. Si
nous perdons des parts de marché,
c’est moins à cause des coûts salariaux que de la compétitivité hors
coût (qualité des produits, innovations
technologiques, positionnement en
gamme, etc.) : ce n’est pas seulement
la CGT qui le dit, mais aussi un avis
du CESE et le rapport Gallois par
exemple. La particularité dont vous
parlez, c’est notre modèle social : en
France, les cotisations sociales font
partie du salaire, elles financent la santé, les retraites,
etc. Ailleurs, comme en
Allemagne, c’est la fiscalité qui finance
la protection sociale. On y paie donc
moins de cotisations sociales, mais
plus d’impôts. Quant à la productivité,
ce n’est pas celle du travail qui pose
problème mais celle du capital : on doit
mobiliser toujours plus de richesses
pour rémunérer le capital.

Justement, ce discours dominant sur le coût du travail
n’occulte-t-il pas la question du coût du capital ?

M.D. : Le coût du capital n’a jamais été aussi bas. On emprunte sur le marché à moins
de 2% aujourd’hui, et, du
point de vue de l’investisseur,
le rendement du capital est
très faible, surtout si on l’apprécie après impôts. Car la fiscalité sur le capital en France
est l’une des plus fortes du
monde. Dans le compte des
entreprises, la part du capital, c’est l’excédent brut d’exploitation
(EBE). Or l’EBE des entreprises se dégrade depuis les années 2000, ce n’est
donc pas de ce côté qu’il faut chercher les raisons de la perte de notre compétitivité. Non, le problème, c’est que nos coûts de production sont devenus
plus chers (en dérive, pas dans l’absolu). Les entreprises, pour tenter de préserver leurs parts de marché, ont
dû baisser leurs prix et réduire leur
taux de marge, ce qui limite les capacités de recherche et d’investissement
(et donc la compétitivité hors coût). Il faut s’en préoccuper, car une
vraie reprise économique ne
pourrait venir que d’une nouvelle vague d’investissement
puisque la consommation est exsangue.

N.M.-G. :Lorsque j’évoque
le coût du capital, je parle de
la ponction financière sur la
valeur ajoutée. Une part de
plus en plus grande
de la valeur ajoutée,
c’est-à-dire des richesses créées par les
salariés, est mobilisée
pour rémunérer les
détenteurs de capitaux, sous la forme de
la charge des intérêts
d’emprunt des entreprises, et de plus en
plus souvent sous la forme
de revenus distribués, et notamment les dividendes versés aux actionnaires. Depuis
trente ans la part des salaires
dans la valeur ajoutée reste
à peu près stable. Par contre,
celle des revenus distribués, notamment les dividendes dans la valeur
ajoutée, est en hausse constante. C’est
bien cette courbe ascendante du capital qui pose problème : la priorité est donnée à la rémunération du capital
aux dépens de l’emploi et de l’investissement productif.

Les enquêtes de l’Insee montrent
que les salaires, au mieux, stagnent
depuis plusieurs années et que la
consommation des ménages reste
atone. N’est-ce pas un handicap
pour l’économie ?

M.D. :La première variable,
c’est la croissance. Il ne faut
pas imaginer que c’est la
consommation qui va tirer la
croissance. Certains prétendent le faire par le déficit public
 : cela ne marche pas ! Non,
moi je pense qu’il faut restaurer notre compétitivité pour
regagner des parts de marché.
Et mettre le paquet sur l’investissement des entreprises
pour augmenter nos capacités
de production. Et ainsi créer
de l’emploi, selon un cercle
vertueux.

N.M.-G. :
La consommation
des ménages compte pour plus
de la moitié de la demande
adressée aux entreprises, et
elle dépend surtout du revenu salarial.
Les statistiques montrent que la croissance suit l’évolution de la consommation. La hausse des salaires est aussi
nécessaire pour réduire les inégalités
sociales. Mais il faut en même temps
renforcer le potentiel productif. Cela
nécessite des politiques cohérentes
(industrielle, énergétique, fiscale, monétaire...) et aussi des droits pour que
les salariés puissent intervenir sur les
choix stratégiques de l’entreprise, par
exemple en matière d’investissement,
d’emploi, de formation et de distribution des dividendes. Au lieu de mettre
en opposition l’offre et la demande, il
faut agir sur les deux leviers.

emailVersion imprimable de cet article Version imprimable

Parcours

Michel Didier
1962 Diplômé de
l’école Polytechnique.
1965Administrateur Insee.
1986. Professeur au Conservatoire
national des arts et métiers.
1990 directeur
puis président de Coe-Rexecode
(Centre d’observation
économique et de
recherches pour
l’expansion de
l’économie et le
développement des
entreprises).
1991 Membre
de la commission
économique du Medef.
1997 Membre du
Conseil d’analyse
économique auprès
du premier ministre.
2003 Membre
de la Commission
économique de la
nation.
2006 Membre
du Conseil
économique, social et
environnemental.

Nasser
Mansouri-Guilani

1978Diplôme
de Master of Arts,
université George
Washington.
1979 Chef de
service, Banque
centrale de l’Iran.
1988 Diplôme de
doctorat en économie
1994 Enseignant à
l’université de Paris 7.
1996 Permanent du
secteur économique
de la CGT.
2000 Enseignant
à l’université
de Paris-Est.
2004 Membre
du Conseil
économique, social et
environnemental.
2013 Membre
de la Commission
économique
de la nation.