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Publié le mercredi 11 décembre 2013
Introduction à l’étude du CLERSE

Pourquoi s’intéresser au coût du capital et à son surcoût ?



A l’automne 2012, il semblait que tous les problèmes de l’économie française (la stagnation,
la montée du chômage, le niveau élevé de la dette publique, la désindustrialisation, etc.)
pouvaient se ramener à un seul : le manque de compétitivité de ses entreprises. Et il semblait
que ce problème de compétitivité ne pouvait recevoir qu’une seule explication : les coûts
salariaux trop élevés dans l’Hexagone.

Ce diagnostic sur les difficultés de l’économie française, et cette interprétation concernant
leur origine, ne provenaient plus seulement d’experts argumentant pour le compte du
patronat, ni de centres d’étude privés, ni d’essayistes réputés agiter le spectre du déclin pour
demander de nouveaux sacrifices au salariat3. Ils semblaient avoir conquis l’ensemble des
esprits, et servaient de sésame à tout discours sur l’état présent des affaires. Comme l’a noté
un commentateur avisé de l’actualité économique et politique : « Il y a quelques mois à peine,
le terme de compétitivité ne faisait vibrer que le cercle étroit des économistes et des chefs
d’entreprise. Il est aujourd’hui un immense mot valise contenant tous les maux de la France.
PSA ou Arcelor ? La compétitivité. La dette, les Chinois, la balance commerciale, le trou de
la Sécu, les berlines allemandes, la crise de l’euro ? La compétitivité, vous dis-je. »
En quelques mois aussi, la problématique de la compétitivité et du coût du travail, qui ne
constituait que le point de vue de l’Allemagne sur ses propres succès à l’exportation et les
malheurs de la zone euro, a conquis le gouvernement français. Le rapport Gallois (2012),
remis au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, au mois de novembre, a fait sienne en grande
partie cette interprétation – sans toutefois faire du coût du travail la seule cause de la
dégradation du commerce extérieur français. Il a débouché sans délais sur l’annonce d’une
série de mesures destinées à restaurer la compétitivité de l’économie française, dont un grand
nombre sont des mesures « hors coût », mais dont la plus spectaculaire et la plus énergique
consiste en un crédit d’impôt annuel sur les sociétés, de l’ordre de 20 milliards d’euros, calculé en fonction de la masse salariale de chaque entreprise. « Le choc de compétitivité et de confiance » réclamé par le Premier ministre, passera donc essentiellement par la baisse du
coût du travail. Du diagnostic aux solutions, en cet automne 2012, la boucle semblait bouclée.

Ce qui donne toute son actualité à la présente étude est qu’elle vient opportunément rappeler
que tous nos problèmes économiques ne proviennent pas – loin de là – d’un manque de
compétitivité des entreprises françaises, imputable, qui plus est, à un coût du travail trop
élevé. Non seulement il est possible, comme on le verra, de récuser cette ligne de diagnostic
et d’explication, mais encore, il est urgent de rappeler que nous avons bien d’autres
problèmes, autrement pesants et structurels, que la compétitivité.

L’essentiel de ces problèmes
structurels,
nous les partageons, à des degrés certes divers, avec la plupart des pays
développés, et ils persistent depuis une trentaine d’années. L’ensemble des pays qui ont
dominé économiquement la période fordiste ont en effet connu, depuis les chocs pétroliers de
1973 et 1979, des performances macroéconomiques très médiocres, s’accompagnant de
poussées récurrentes du chômage – quand ce n’est pas une persistance de ce dernier à des
niveaux élevés – d’une montée des inégalités, d’une explosion de la pauvreté.

Ce syndrome a peu à voir avec la question de la compétitivité de tel ou tel pays, étant donné
qu’il est assez général (il touche aussi l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis… pour se
faire comprendre). La thèse que l’on défendra ici, à la suite d’autres travaux, est que ce
syndrome a à voir avec l’élévation de la norme financière dans le monde, sous l’effet de la
libéralisation financière et de la globalisation. La partie qui est en train de se jouer depuis une
trentaine d’années pourrait ainsi s’appeler « la revanche de la propriété sur l’entreprise, ou la
revanche de la rente sur l’activité ». Si donc une partie de nos malheurs présents a quelque
chose à voir avec un coût (chose qui parle immédiatement aux économistes), ce serait plutôt
avec le coût du capital.

C’est ce à quoi cette étude est en partie consacrée. Son intention première est bien, en effet,
d’inviter les esprits curieux à s’intéresser de plus près au coût du capital. Non par simple
souci de symétrie avec la manière dont est mobilisée aujourd’hui la question du coût du
travail, dans l’idée de fournir une sorte de réponse du berger à la bergère. Il n’est pas question
de cela. L’objectif n’est pas de monter en épingle une relation entre le coût du capital (ou son
surcoût, lié à l’élévation de la rente financière) et les problèmes de compétitivité de
l’économie française. L’objectif poursuivi est différent et sans doute plus vaste : il est de
donner à voir, ou de redonner à voir, sous une forme que l’on espère actualisée, les
conséquences néfastes de l’élévation du coût du capital dans l’ère du capitalisme financiarisé,
tant sur les plans microéconomique que macroéconomique.

Le capital a certes toujours un coût. Ce coût, c’est l’effort collectif qu’il faut fournir pour
fabriquer les biens d’équipement neufs destinés à renouveler ou augmenter le stock de capital
productif des entreprises ou des organisations qui produisent des richesses.
C’est donc le coût
de fabrication du capital productif, auquel s’ajoute, comme on le précisera, le risque
entrepreneurial ou marchand. Mais au-delà de ce coût économique ou coût réel – que l’on appellera par commodité le « vrai » coût du capital – l’acquisition des biens capitaux par les
entreprises se « charge » ou se « surcharge » d’un coût financier, qui est déterminé par les
modalités d’approvisionnement des entreprises en capitaux liquides, nécessaires au
financement de ces acquisitions. Ce coût qui s’ajoute au coût réel du capital est formé
concrètement de revenus prélevés sur l’entreprise – les intérêts et les dividendes – qui n’ont,
en dehors du risque entrepreneurial, aucune justification économique. Ils relèvent pour une
bonne part d’un phénomène de pure rente, dont la société dans son ensemble aurait intérêt à
se libérer. Or, dans l’ère du capitalisme financier, les normes et les institutions de la finance
libéralisée n’ont fait que renforcer le pouvoir et l’étendue de la rente, tandis que la doctrine
financière dominante s’évertuait à faire passer ce surcoût du capital pour un coût normal,
inhérent aux impératifs de financement (à travers la notion de coût moyen pondéré des
capitaux, dont la mesure édulcore d’ailleurs considérablement la surcharge).

L’intention ultime de ce travail, pour l’énoncer peut-être un peu trop simplement, est en
quelque sorte de ré-imputer correctement ce coût supposé du capital, en le faisant passer de la
colonne du coût normal, à la colonne du surcoût, du moins pour la partie des revenus
financiers qui représente bien une surcharge, relativement au besoin de produire et mettre en
œuvre le capital productif. On souhaite donc, à la fois donner une idée claire sur le plan
théorique de ce surcoût du capital, en fournir une mesure qui ne sous-estime pas son poids
effectif relativement au « vrai » coût du capital, et faire comprendre (après d’autres), les effets
considérables de l’élévation de ce surcoût sur la dynamique des économies capitalistes
développées. Pour fixer les idées, on va jusqu’à proposer la construction d’un indicateur de
surcoût du capital qui permet de suivre son évolution depuis les années 60. Cet indicateur
rapporte la part des revenus financiers qui n’a pas de justification économique (une fois
déduite, donc, la part qui peut se justifier) au prix d’acquisition des biens capitaux. Notre
étude montre que le surcoût du capital, ainsi évalué, a fortement augmenté depuis le tournant
des années 80, pour atteindre des niveaux dont on n’a peut-être pas idée : il majore le coût réel
du capital de 50 à 70 %.

Les effets de cette élévation du surcoût du capital sont aujourd’hui assez bien connus, du
moins parmi les économistes et les praticiens qui étudient la dynamique des économies
capitalistes dominées par la finance. On en proposera ici une explicitation renouvelée…
davantage sur la forme que sur le fond, en ordonnant les faits stylisés du capitalisme
financiarisé autour de la théorie de la firme proposée par Adrian Wood. L’un des intérêts de
cette présentation est de faire comprendre très directement ce que l’on doit redouter le plus
comme conséquences de l’augmentation de la rente financière. En la matière, le plus évident
n’est peut-être pas le plus important. On observe, bien évidemment, une augmentation du
prélèvement financier – intérêts et dividendes – sur la richesse produite par les entreprises.

Cette ponction vient (logiquement) diminuer à due concurrence les revenus perçus par les
autres parties prenantes, au premier rang desquels les salariés8.

Mais l’effet le plus massif de l’élévation de la rente financière va sans doute bien au-delà de son impact sur la répartition
fonctionnelle des revenus : il réside dans l’élévation de la norme de rendement financier
imposée aux entreprises, laquelle réduit de manière directe les opportunités d’investissement
(les projets d’entreprise) susceptibles de souscrire à cette norme.

L’élévation des exigences
actionnariales
, en élevant le coût du capital, corsète l’accumulation du capital et contraint les
économies anciennement industrialisées, en manque de nouveaux Eldorados, à un régime
dépressionnaire.

Le coût supporté par les travailleurs et par l’ensemble de la société, du fait de
l’augmentation du surcoût du capital (la pure rente financière), n’est donc pas essentiellement
le prélèvement sans cause (pourtant bien réel) qu’ils supportent, mais l’ensemble des projets
de développement des entreprises, misant sur l’utilité économique, sociale, écologique des
produits, qui n’ont jamais existé du fait qu’ils ne souscrivent pas aux exigences de rendement
financier du moment. Le coût social du « surcoût du capital », pour parler court, c’est
finalement la non production des richesses qui n’auraient « rapporté » annuellement, en
termes financiers, qu’entre 0 et 15 % de profit (relativement aux apports en capitaux). Si
l’investissement passé avait été supérieur, non seulement nous disposerions aujourd’hui de
plus d’usines et d’établissements de services, plus performants, mais le chômage serait
certainement moindre.

Combien représentent ces pertes ? Il est difficile de le dire. Il faudrait pouvoir mesurer ce qui
n’a jamais existé. Mais une bonne intuition économique permet peut-être de suggérer que
l’ensemble des projets économiques susceptibles de rapporter entre 0 et 15 % est sans doute
plus vaste que ceux qui sont susceptibles de rapporter entre 15 et 30 %... à moins de croire au miracle.