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Publié le mardi 1er juin 2010
Europe

Quelles interventions syndicales ?



Des syndicalistes français manifestaient aux côtés des
salariés grecs à Athènes le 5 mai dernier. Le même jour,
une délégation CGT rencontrait, à Paris, le représentant de
l’Union européenne. Porteuse d’exigences convergentes
du syndicalisme européen. Entretien avec Paul Fourier et
Frédéric Imbrecht qui participaient à ces initiatives.

Propos recueillis par Marie-Pierre Lamoure, rédactrice en chef de la NVO

Photos de Thierry Nectoux

NVO : Quelles réflexions vous inspirent
les échanges et les rencontres que la délégation
a eus avec les syndicalistes grecs ?

Paul Fourier C’est à l’invitation du
syndicat des travailleurs du privé (GSEE)
que la CGT s’est rendue à Athènes. Dans
un double état d’esprit : apporter la solidarité
des salariés français en faisant
entendre une voix différente de celle des
gouvernements des pays européens et
de celle de l’Union européenne ellemême
auprès du peuple grec ; nous voulions
aussi prendre la mesure de la réalité
et des conséquences du plan
d’austérité imposé par l’UE et le FMI
auprès des salariés grecs eux-mêmes, du
privé et du public, des retraités, des citoyens,
des familles… La CGT y avait
envoyé trois militants (La délégation était composée de Paul Fourier,
Meïssa Allal, membre de la CE confédérale, Christine
Moyse, membre du bureau national de l’UGFF). La délégation
française comprenait aussi un représentant
de la CFDT et un de FO. J’ai été
chargé de m’exprimer au départ de la
manifestation au nom de l’ensemble de
la délégation française. Y étaient présents
aussi le vice-président du DGB allemand,
Klaus Matecki, et le secrétaire
général de la Confédération européenne
des syndicats (CES), John Monks. La présence
du syndicalisme européen aux
côtés des manifestants en la personne
de son premier dirigeant était de la plus
haute importance. Très important aussi
que le syndicalisme allemand y ait été
présent, au regard du rôle qu’a joué le
gouvernement allemand dans la valsehésitation
qui a précédé la décision
d’aider la Grèce. Les Grecs ont été très
affectés par les propos tenus par le gouvernement
allemand, par les discours
moralisateurs de ses représentants ou
par le cynisme de certaines propositions.
Or le DGB a eu une position critique
vis-à-vis de son gouvernement et
vis-à-vis de la politique européenne. Si
bien que les manifestants rassemblés,
qui venaient de huer le nom d’Angela
Merkel, ont au contraire apprécié l’intervention
du représentant du DGB qui
montrait qu’il existait des positions
divergentes en Allemagne et que tout
le monde n’adoptait pas des stratégies
de repli nationaliste, à l’exemple du
gouvernement. La solidarité qui se manifeste
au sein du syndicalisme européen
– on peut évoquer les déclarations
fortes de la CES, les positions de divers
syndicats membres en Espagne, en Italie,
au Portugal – témoigne d’une prise
de conscience et d’un besoin de solidarité
accru entre les organisations syndicales
européennes quand on est face
à des situations de ce genre. Cela appelle
un rôle plus dynamique et plus
affirmé de la CES.

NVO : En même temps, la manifestation
a dégénéré. Comment peut-on analyser
les faits très graves, très violents, qui s’y
sont déroulés ?

Paul Fourier : Après les interventions
et déclarations, nous avons pris part à
la manifestation jusqu’au Parlement
grec aux côtés des hommes et des
femmes venus exprimer leur colère,
leur exigence de dignité, leur désespérance
aussi. Aux abords du Parlement
la situation s’est tendue. Il y a eu des
affrontements avec les forces de l’ordre.
Mais il faut bien les distinguer de ce qui
a brouillé le message de cette journée :
à savoir les actes criminels de groupes
activistes violents qui se sont soldés par
la mort de trois salariés asphyxiés dans
les locaux d’une succursale bancaire
incendiée. Les médias ont vite fait
l’amalgame. Vis-à-vis des opinions publiques
et des médias cela pourrait donner
l’impression que les peuples sont
irresponsables, à l’inverse des gouvernements
qui, eux, prendraient les
bonnes mesures. Cette tentative de criminalisation des peuples qui résistent
est très préoccupante et révélatrice des
difficultés de la démocratie en Europe.
La levée en masse du peuple grec ne
peut pas se résumer aux actes en question.
Et le plan d’austérité, le remède de
cheval auquel la crise sert de prétexte,
est un motif légitime de révolte. Il y a eu
sans doute maquillage des comptes publics
par le précédent gouvernement.
Pour autant les Grecs ne se considèrent
pas comme des voleurs ou des tricheurs
et s’insurgent contre ces manoeuvres de
culpabilisation du peuple. C’est l’insulte
et l’injustice qui suscitent une réaction
violente. La situation interroge aussi sur
le rôle du gouvernement actuel et les
possibilités réelles d’action qu’ont les
Grecs aujourd’hui. L’Union européenne
et le FMI exercent ni plus ni moins
qu’un chantage : le prêt de 110 milliards
d’euros en contrepartie d’un train de
mesures imposé qui place le pays sous
tutelle. Le gouvernement a donc très
peu de marges de manoeuvre. Et surtout,
ce plan d’austérité n’est l’objet d’aucune
négociation, d’aucune concertation,
d’aucune discussion avec les organisations
syndicales ou politiques. Les salariés
et les citoyens n’ont plus d’autre
choix que de s’exprimer en manifestant
et en montrant leur désespérance
comme cela s’est passé devant le Parlement.
Ils constatent que la démocratie
ne fonctionne plus ; que le gouvernement
n’est tourné que vers deux interlocuteurs,
la Communauté européenne et
le FMI, eux-mêmes agissant sous la pression
des marchés financiers.

NVO La cure d’austérité ne risque-t-elle
pas d’affaiblir encore la croissance
grecque et d’enfoncer le pays dans la spirale
de la dette ?

Paul Fourier : Le plan imposé à la
Grèce est vécu comme une série de mesures
punitives dirigées vers quelques
cibles, les salariés, les retraités, les fonctionnaires…
Les mesures en question
sont à examiner au regard du niveau de
vie et du niveau de rémunération des
Grecs. Le salaire minimum dans ce pays
est de l’ordre de 680 euros, le minimum
retraite est à 350 euros ! Et le sort des
fonctionnaires grecs n’est pas plus enviable,
contrairement à ce que peut
laisser penser l’opération médiatique
menée à propos de la suppression du
13e et 14e mois. Il s’agit de faibles rémunérations
que l’on va encore diminuer.
Les conséquences vont être terribles
pour les hommes et les femmes qui
vont les subir comme pour l’économie
grecque. Toutes les analyses des économistes
grecs concordent sur ce point. Le
remède de cheval va mettre en difficulté
les salariés, les retraités, les familles,
l’ensemble des salariés. Pas les
riches ! Le plan ne s’attaque pas à leurs
privilèges. Mais il balaie tout : les rémunérations,
les systèmes socialisés
comme la retraite, la protection sociale,
l’emploi, en y introduisant de la précarité
sous la forme d’un CPE à la grecque
qui doit bientôt être créé. Il fallait, bien
sûr, aider la Grèce. Mais les conditions
dans lesquelles se met en oeuvre ce plan
d’aide vont plonger le pays à brève
échéance dans une difficulté plus
grande encore. Le plan ne permet pas
de créer de la richesse et de la croissance
pour repartir dans un cercle vertueux.
La Grèce va donc se retrouver dans une
spirale de remboursement de la dette,
de chômage, de précarité, de baisse de
la consommation intérieure et de récession.
C’est irresponsable.

NVO : Par bien des aspects, le plan
d’austérité imposé à la Grèce ressemble
aux mesures que se hâtent de prendre les
autres États européens, y compris la
France, au motif de réduire les déficits
publics. Y a-t-il des alternatives ?

Paul Fourier : Cela rejoint les propositions
que la CGT émet depuis le début
de la crise. Le moyen de sortir de crise,
c’est de relancer la croissance via l’augmentation
des salaires et des pensions,
une véritable politique de l’emploi, une
autre politique de l’investissement,
pour renouer avec une croissance saine
et durable. On peut transposer ces propositions
au niveau européen. Il faudrait
une politique vertueuse permettant
d’avoir des taux de croissance
suffisants dégageant les rentrées fiscales
nécessaires pour conduire des
politiques publiques de soutien à la
croissance tout en réduisant les déficits.
À l’inverse, ce sont des politiques de
récession que l’on tend à nous imposer.
Une des réponses principales des gouvernements
consiste à s’attaquer aux
services publics et à tous les dispositifs
de solidarité qui ont pu se mettre en
oeuvre. On va transférer tout cela au
privé avec, à la clef, la montée des inégalités
partout. C’est le cas en Grèce,
certes, mais aussi en France, où François
Fillon n’a pas mis longtemps à
avancer un plan de rigueur, où l’on s’attaque
avec une urgence suspecte au
système de retraite – alors qu’il n’est
pas au bord de l’effondrement. On se
doute bien que le positionnement de la
France par rapport aux agences de notation
n’est pas totalement étranger à
cela. On cherche ainsi à utiliser cette
crise pour préconiser des mesures qui
font table rase des acquis sociaux.
D’ailleurs, il est révélateur que les messages
des gouvernements des différents
pays européens et de l’UE, tout au long
des dernières semaines, s’adressent
tous, sans exception, aux marchés financiers.
Et à aucun moment aux
peuples. On a l’impression d’être pieds
et poings liés par rapport aux marchés
financiers, qu’il faudrait à tout prix rassurer
quel qu’en soit le prix pour les
peuples. La crise et l’absence de cohésion
européenne les renforcent encore,
les encouragent à spéculer sur l’euro,
sur les taux obligataires, sur les
bourses…

NVO : Quel peut être le rôle du syndicalisme
à cette croisée des chemins ? Quelles
actions peut-il entreprendre ?

Paul Fourier : Le syndicalisme a un
rôle important à jouer pour combattre
la pensée unique en Europe. En démontrant
que d’autres politiques sont possibles
et nécessaires. Les organisations
syndicales, dans chacun des pays, combattent
les mesures régressives des gouvernements,
fondées sur la même logique.
Au niveau de l’UE, on a besoin
de plus de coordination entre nous
pour porter des messages communs. La
force du syndicalisme dans l’UE sera
d’autant plus importante que les
mêmes messages seront portés par la
CGT et les autres organisations syndicales
françaises aussi bien que par la
CGIL en Italie, les Commissions ouvrières
espagnoles, la CGTP au Portugal,
le DGB, etc. On ressent aussi la
nécessité d’une meilleure coordination
au sein de la CES, d’une voix syndicale
forte prônant en Europe d’autres solutions
très volontaristes. John Monks est
certes intervenu dans ce sens. Mais on
a encore des progrès à faire. On a donc
besoin de continuer à travailler avec les
autres organisations syndicales européennes
pour avoir une voix syndicale
qui soit plus audible par tous les
peuples et qui porte une vraie vision de
solidarité et non pas de repli sur soi.
nvo c Le rôle du syndicalisme européen
est donc très important ?
Paul Fourier c La CES est un acteur
important en tant qu’interlocuteur des
institutions européennes. La situation
impose sans doute de revenir sur des
pratiques très institutionnalisées au
profit d’actions plus offensives et plus
fortes, pour peser sur les gouvernements
et les institutions européennes.
Reste que l’UE aujourd’hui montre ses
limites. On a certes un « gouvernement
économique » via la commission qui
prône des mesures libérales, une
Banque centrale européenne qui s’est
surtout comportée en gardienne de
l’orthodoxie monétaire et en gendarme
des déficits publics, mais il n’y a pas de
gouvernement politique. Cela réinterroge
sur la façon dont s’est construite
l’Europe. On a alerté au moment des
élargissements : un élargissement sans
harmonisation sociale et fiscale était
une aberration, une source de dumping
social et d’inégalités entre les peuples
qui allaient se creuser et non se résorber.
On allait utiliser les pays les plus
pauvres pour faire le dumping social
puis réformer à marche forcée les systèmes
sociaux des pays les plus développés
sous prétexte de la concurrence
des premiers. Et cela n’a pas manqué.
Mais aujourd’hui, l’absence de cohésion,
le fait que les États – y compris les
plus importants, comme l’Allemagne,
mais aussi la France ou encore le
Royaume-Uni – continuent à tirer chacun
la couverture à soi, à privilégier
leur propre croissance plutôt que la
croissance globale européenne et que
chacun cherche à tirer son épingle du
jeu au détriment de ses voisins, constitue
un point de fragilité majeur. Qui
conduit l’Europe, une des zones les plus
riches du monde, à se voir menacée par
les marchés financiers. Il faut qu’on y
réfléchisse. Le débat sur la construction
européenne prend une actualité nouvelle
et la CGT doit s’inscrire dans ce
débat.

NVO : Quel était l’objectif assigné à la
rencontre de la CGT, le 5 mai, avec le représentant
de l’Union européenne à Paris,en parallèle avec la participation à la manifestation à Athènes ?

Frédéric Imbrecht : Cette initiative s’inscrivait dans la démarche engagée
par la Confédération européenne des
syndicats qui demandait que ses affiliés
interpellent les pouvoirs publics nationaux
et européens, en même temps que
des délégations se rendaient à Athènes,
le 5 mai. Nous avons été reçus le jour
même par le représentant de l’Union
européenne à Paris. Appuyés par une
délégation de trente militants de fédérations,
d’unions départementales et de
l’Urif-CGT. Nous avons rappelé ce que
nous affirmons depuis le début de la
crise grecque, en cohérence avec la
CES : après l’épisode où les États ont dû,
l’an dernier, financer les banques qui
avaient poursuivi, des années durant,
des politiques de financiarisation de
l’économie, c’était encore une fois aux
populations, et singulièrement aux salariés,
qu’on demandait de payer l’addition
de politiques menées à leur insu.
Les mesures d’austérité imposées à la
Grèce s’attaquent, dans les faits, à tous
les dispositifs de protection sociale. À
commencer par le Smic, qui va subir
une baisse de 30 %. Nous avons ainsi
indiqué qu’il était temps de tirer enseignement
de la construction européenne
telle qu’elle s’est réalisée et de
considérer désormais le social comme
un moteur de développement économique
et industriel et non comme la
variable d’ajustement des politiques européennes.
On mesure en effet les
limites
d’une Europe construite essentiellement
comme une zone de libreéchange
intérieur, avec pour moteur le
dumping social, ce qui n’est pas le cas
d’autres zones économiques. Nous
constatons également qu’en s’attaquant
à l’Europe, c’est au berceau du syndicalisme
et donc des acquis sociaux et de la
protection sociale que s’attaquent les
marchés financiers. Contrairement à ce
que M. Fillon a pu déclarer dès le 6 mai,
ce n’est pas par une harmonisation par
le bas qu’on sortira l’Europe de l’ornière
où elle est engluée actuellement. La
meilleure façon pour l’Europe de se protéger
et de se développer, c’est de remettre
le social au coeur de son système
de développement. Dans cette situation
de crise et face aux tentations – y compris
du syndicalisme – de se replier sur
lui-même, il est heureux que la CES ait
pu prendre des initiatives et faire des
déclarations fortes condamnant ces mesures
antisociales. La voie à suivre est
celle des convergences en Europe. On
peut en dépasser les limites actuelles en
participant à un nouvel élan de la
construction du syndicalisme européen,
avec une CES qui serait moins un appendice
de l’UE qu’une véritable force mobilisatrice
syndicale en Europe. nx