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Publié le mardi 17 janvier 2012

La crise, l’Europe et les syndicats



Le 9 décembre, les dix-sept pays membres de la zone euro décidaient d’un nouveau traité intergouvernemental. Renforçant encore les contraintes du pacte de stabilité,
il ne risque guère de susciter un quelconque rebond. Retour avec Frédéric Imbrecht sur la tourmente qui souffle sur l’Europe, les enjeux syndicaux et les conditions de sortie de crise.

Entretien réalisé par Jean-François Jousselin, journaliste à la Nouvelle Vie Ouvrière

- L’Union européenne traverse sans doute la crise la plus profonde de son histoire. Quelle analyse en fait la CGT ?

Frédéric Imbrecht : L’Europe comme les autres zones économiques subit une crise économique et financière d’une ampleur sans guère de précédent. L’ensemble des ingrédients – crise du système financier international, crise des dettes privées puis crise des dettes publiques – qui depuis 2008 ont conduit à la situation que nous connaissons aujourd’hui se retrouvent en Europe comme ailleurs. Mais, c’est vrai, il existe aussi une crise spécifique à l’Europe au sens où celle-ci, en tant qu’union politique et monétaire, en tant que zone économique unifiée à 27, avec une zone euro à 17, s’est avérée incapable d’apporter des solutions ou des réponses aux problèmes qu’elle a rencontrés. Face à une spéculation qui la cible et la touche tout particulièrement, elle a été incapable d’enrayer la contagion. Renouant brutalement avec l’orthodoxie budgétaire, elle a promu des plans d’austérité qui ont condamné toute perspective de reprise. Elle semble désarmée là où d’autres, comme les États-Unis ou le Japon, qui ont pourtant des taux d’endettement et de déficit très supérieurs à ceux de la zone euro, trouvent des ressorts – je pense par exemple aux banques centrales – que les pays de l’UE, emmenés par le couple franco-allemand, se refusent à faire fonctionner. Pensez que le Japon, qui en plus de la crise financière doit faire face aux conséquences du tsunami et de la catastrophe de Fukushima, s’en sort aujourd’hui mieux que l’Europe parce qu’il mobilise son système financier, qu’il mobilise son système industriel et que les deux se serrent les coudes pour reconstruire le pays. On voit donc bien que des réponses peuvent être trouvées. À condition que l’on veuille bien utiliser les leviers qui sont à notre disposition.

- À quoi tient selon vous cette particularité européenne ?

Elle tient aux particularités mêmes de la construction européenne. On a créé de toutes pièces, avec maints efforts et au bout d’un processus assez long, une zone économique de libre-échange économique où les capitaux, les marchandises et les hommes peuvent se déplacer librement et dont le maître mot est la concurrence libre et non faussée. On a construit un espace économique sans âme, sans coordination, sans harmonisation des politiques fiscales mais surtout des politiques sociales. Résultat, nous sommes dans une situation complètement paradoxale de pays qui se sont donné l’ambition de s’unir pour affronter la mondialisation mais qui passent leur temps à se faire concurrence. Imagine-t-on par exemple la Californie ayant comme seul objectif d’être plus compétitive que le Texas ? Non ! Eh bien en Europe, l’Allemagne qui est notre voisin, notre principal partenaire économique, dont on vante la compétitivité et dont tous les pays devraient suivre l’exemple, pratique au sein même de la zone euro une politique de déflation salariale qui a conduit en quelques années à ce que la précarité et le développement de la pauvreté salariale deviennent l’un des pivots de sa capacité à l’exportation. Comment sur cette base développer une quelconque solidarité européenne ? On voit bien qu’avec le volet social qui manque dramatiquement, l’aspect solidaire est complètement piétiné. Voyez la Grèce : à la moindre difficulté d’un des parents de la famille, on met sous l’eau la tête de celui qui est en difficulté.

- L’Europe qui souffrait déjà d’un manque de légitimité populaire est aujourd’hui l’objet d’un fort désenchantement, voire d’un rejet massif. Pourtant la CES affirme la nécessité de poursuivre l’approfondissement de l’intégration européenne…

Le syndicalisme en Europe, la CES – dans laquelle la CGT est partie prenante – considère que la réponse durable à la crise ne passe pas par moins d’Europe et certainement pas par des replis nationaux. Mais tout le monde est bien conscient que telle qu’elle continue à se construire, et compte tenu des réponses qui sont aujourd’hui apportées, cette Europe-là est non seulement de plus en plus rejetée, mais devient, ajouterai-je, de moins en moins défendable par les partisans que nous sommes de la construction européenne. La responsabilité des dirigeants politiques des institutions européennes et des gouvernements des principales nations est écrasante dans cette situation. Non seulement ils se sont montrés attentistes, ont tergiversé, se sont contredits, ont mené des politiques erronées mais ils ont aussi fait preuve de duplicité et de manipulations. Se dédouanant sur les marchés au prétexte de les rassurer puis sur l’Europe pour signifier qu’il n’y avait rien d’autre à faire, que la question était technique – voyez l’Italie – et pas politique. Ils ont nourri encore un peu plus ce sentiment anti-européen qui monte de plus en plus notamment dans les couches populaires, premières victimes des conséquences de la crise.

- On assiste aujourd’hui à de forts mouvements revendicatifs en Europe. Mais le mouvement syndical européen ne peine-t-il pas à les coordonner et à affirmer et porter des revendications à proprement parler européennes ?

Très clairement, je pense que le syndicalisme européen, dans son mode d’organisation tel qu’il est aujourd’hui, n’est pas au diapason de ce qu’il est nécessaire de faire. Ce n’est pas une question de volonté mais une question de difficultés qu’il faut pouvoir surmonter. Cela dit, regardons aussi ce qui se passe au plan national. En six mois nous n’avons jamais connu autant de mobilisations dans les différents pays européens. Des mouvements toujours unitaires. Ce qui en France devrait nous interroger : les syndicats italiens, avant l’adoption du dernier plan d’austérité, se sont mis d’accord en quelques heures alors qu’ils ont autant de différences entre eux que nous pouvons en avoir avec les autres organisations syndicales en France. Au Portugal, en Espagne, les confédérations syndicales ont aussi surmonté leurs différends pour systématiquement proposer des initiatives unitaires aux salariés, ce qui n’est pas le cas chez nous. C’est un vrai problème. Je ne dis pas ça pour dédouaner la CES, mais pour dire aux syndicalistes en France et notamment aux militants de la CGT, qui sont prompts à dire « mais que fait la CES ? », qu’il convient aussi de regarder le travail de persuasion que nous avons à faire. Face à une telle urgence sociale, à partir d’un constat en général partagé, que faisons-nous ensemble pour permettre aux salariés de contester ces choix et de porter des solutions alternatives ?Mais revenons à la CES. Elle a aujourd’hui un mode d’organisation qui, pour le dire rapidement, fonctionne « au consensus ». Qu’il s’agisse d’analyses, de réflexions ou de propositions de mobilisation. La raison tient évidemment à la très grande diversité des cultures, des histoires, des modes d’action qui cohabitent dans une même organisation. Il existe des pays où le droit de grève est interdit, d’autres où pour faire la grève – par exemple en Grande Bretagne – il faut s’y prendre deux mois à l’avance et c’est l’ensemble des syndicats, dans chaque entreprise, sur une base professionnelle qui peut appeler à la grève et pas la confédération… Bref, tout ça est très compliqué.

- Sans doute, mais la situation n’oblige-t-elle pas à surmonter ces difficultés ?

Si, bien sûr. C’est d’ailleurs le sens de l’intervention de la CGT au dernier comité exécutif de la CES qui se tenait le 7 décembre dernier. Partant du constat qu’il n’y avait jamais eu autant de mobilisations dans les différents pays européens, Bernard Thibault est intervenu sur la nécessité d’avoir une réflexion pour que la CES donne davantage de visibilité à ces convergences. Mi-janvier doit se tenir un comité de direction extraordinaire de la CES pour examiner la situation nouvelle que créent les décisions prises le 9 décembre dernier, analyser leur impact de court terme mais aussi ce que signifie la perspective de changement de traité. À la demande de la CGT et d’autres organisations membres de la CES, nous y examinerons aussi la possibilité d’une ou de plusieurs initiatives impulsées et coordonnées par la CES.
Nous le disons avec beaucoup de gravité : nous sommes face à une situation inédite, en tout cas pour au moins deux ou trois générations de militants. Une situation dont personne ne sait a priori comment elle peut évoluer et jusqu’où elle peut aller. La seule certitude, c’est que si le syndicalisme n’est pas partie prenante des réponses apportées, on peut effectivement s’attendre au pire. Y compris à des aventures politiques. Il n’y a pas que les sondages qui montrent que les forces extrémistes et nationalistes prennent le dessus sur les forces progressistes. La non-réponse sociale à la sortie de crise ne peut qu’alimenter le phénomène. Face à un défi inédit, les organisations syndicales doivent au moins montrer une capacité de réaction, une capacité à s’unir pour proposer quelque chose d’inédit aux salariés. C’est vrai en France comme en Europe.

- En dépit des mobilisations et des prises de position de la CES, le syndicalisme européen n’est pas entendu. Cette situation n’interroge-t-elle pas sur sa capacité à faire bouger les choses ?

Nous avons vécu l’an passé le conflit des retraites. En dépit d’une mobilisation durable, unitaire et de grande ampleur nous ne sommes pas parvenus à faire reculer le gouvernement sur sa réforme. C’est un constat. Nous pouvons dresser le même constat en Europe : malgré toutes les initiatives de mobilisations, y compris celles initiées par la CES, nous n’avons pas été en capacité, jusqu’ici, d’enrayer la machine alors même que les faits cautionnent nos analyses et nos propositions. À partir de ce constat il y a débat dans le mouvement syndical – et entre organisations syndicales – en France comme en Europe. Certains sont tentés de conclure que puisque les mobilisations n’ont pas réussi à inverser la tendance, on ne peut rien faire. Ce n’est pas notre opinion mais ce débat existe et pas seulement parmi les dirigeants. Il se retrouve aussi dans les entreprises ou les ateliers. D’autres, comme nous, en tirent au contraire la conclusion qu’il y a sans doute à réfléchir aux raisons de ces échecs mais surtout aux moyens de dépasser cette situation. Le débat n’est pas clos et il existe aussi au niveau européen. Pas seulement à la CES en tant qu’institution, mais dans le syndicalisme européen, il traverse l’ensemble des confédérations. Reste que nous avons une conviction : l’idée qu’on puisse obtenir autre chose – plus et mieux – en se passant de l’intervention la plus massive possible des salariés est une idée mortifère, qui condamnerait le syndicalisme aux yeux des salariés et qui tirerait un trait sur toute l’histoire sociale de nos sociétés.

- Cela ne traduit-il pas quand même un vrai problème d’efficacité du syndicalisme ? Et cette situation ne risque-t-elle pas d’affecter son crédit auprès des salariés ?

Oui, il y a une crise d’efficacité. Mais cette crise d’efficacité pose moins la question du syndicalisme que de ses faiblesses. Pour ce qui concerne le syndicalisme français par exemple, elles résident d’abord dans la faiblesse de son nombre d’adhérents, de son nombre de militants dans les entreprises, dans l’existence de véritables déserts syndicaux. Nous rencontrons un problème d’efficacité au sens où, alors que nous avons besoin de rassembler encore plus de salariés, les salariés les plus nombreux sont ceux qui n’ont aucun contact avec les syndicats, qui ne vivent pas la réalité syndicale, que le syndicalisme ne peut donc pas influencer. Le même phénomène existe dans des pays plus fortement syndicalisés que le nôtre mais où les syndicats ne couvrent que les salariés qui ont des conventions collectives. C’est le cas en Allemagne par exemple. En quelques années on est passé, outre-Rhin, de 90 % à 55 % seulement de salariés couverts par des conventions collectives. Résultat, près de la moitié des salariés allemands ne connaissent pas le fait syndical. Et les salariés qui ne sont pas couverts, ce sont les salariés qui sont les plus précarisés, ce sont les jeunes, ce sont les femmes. Nous avons – dans des proportions autres – le même problème en France : c’est en général parmi ces catégories que le syndicalisme n’exerce pas sa responsabilité. Nous sommes donc confrontés à de vraies interrogations sur le sens, les objectifs et l’efficacité de l’action syndicale. Pour surmonter ces difficultés, nous en appelons à plus de déploiement revendicatif, davantage de présence syndicale…Cette situation affecte-t-elle le crédit du syndicalisme ? Soyons clairs : dans la situation que nous connaissons, s’il apparaissait que le syndicalisme n’était pas en capacité, dans les semaines et les mois à venir – mais j’insiste davantage sur les semaines – de proposer des formes convergentes de riposte du monde du travail en Europe, c’est effectivement la question du crédit du syndicalisme et de son existence même qui serait posée. Car, à mon avis, c’est moins la difficulté à obtenir des résultats qu’on reprocherait alors au syndicalisme que son incapacité à rassembler les salariés. Là encore, pensons à l’expérience des retraites : en dépit de l’échec mais parce qu’il a su mobiliser, le syndicalisme a retrouvé du crédit auprès de salariés dont bon nombre participaient, de leur propre aveu, à leur premier mouvement social.

- Le 9 décembre, le jour même du sommet européen de Bruxelles, huit secrétaires généraux de confédérations syndicales nationales ont signé une tribune plaidant pour un nouveau contrat social en Europe. Pourquoi cette initiative inédite et pourquoi pas une démarche de la CES ?

L’initiative procède de la volonté de surmonter les difficultés du syndicalisme en Europe. Je le disais tout à l’heure, nous ne sommes pas forcément d’accord sur tout. La CES fonctionnant au consensus, il y a des sujets sur les quels, faute d’accord, elle ne s’exprime pas. Je prends un exemple : face au dumping social qui existe en Europe, beaucoup de confédérations syndicales sont pour l’instauration de systèmes de salaire minimum interprofessionnel au sein de chacun des pays. Mais tous les syndicats ne partagent pas cette proposition. Résultat, la CES n’a pas, ne peut pas avoir, d’expression sur la question. La publication de cette tribune vise justement à dépasser ces difficultés. Vu l’urgence qu’il y a à s’exprimer sur un certain nombre de sujets qui parfois dépassent le seul cadre du syndicalisme mais sur lesquels le syndicalisme a une opinion à donner – c’est le cas d’une question aussi lourde que le changement de traité –, nous sommes partis de l’idée simple qu’il valait mieux que ceux qui ont un point de vue identique commencent par s’exprimer plutôt que d’attendre un hypothétique accord des 82 organisations des 27 pays qui composent la CES. Cette initiative ne témoigne donc pas d’une volonté de court-circuiter, de faire contre ou même à côté de la CES. Elle entend au contraire apporter une contribution pour faire avancer le débat d’idées au sein des organisations syndicales et de la CES.

- Pour en revenir au texte, il plaide pour un nouveau contrat social en Europe.
Pourquoi et qu’en serait le contenu ?

Nous ne sommes pas demandeurs d’un changement de traité. Parce que tout simplement nous considérons que ce n’est ni une nécessité ni la réponse urgente dont nous avons besoin. Tous les outils existent aujourd’hui pour pouvoir décider de politiques solidaires et cohérentes de relance en Europe. Mais ce ne sont pas ces choix qui sont faits. En même temps, nous insistons pour dire que s’il devait y avoir changement des traités, nous pensons qu’un certain nombre de choses devraient y être intégrées. Sans entrer dans le détail des propositions qui sont avancées dans le texte, je m’en tiendrai à deux exigences. La première, c’est la démocratie. Décider dans des sommets de chefs d’État de traités ou de prétraités, en tout cas de pactes qui lient l’ensemble des nations, sans en référer à aucun parlement national – à l’exception de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne –, sans aucun débat citoyen est à proprement parler inacceptable. Cette façon de procéder contribue à l’éloignement des citoyens de l’Europe et risque d’entraîner des réveils douloureux. Nous exigeons donc qu’il ne puisse pas y avoir de changement de traité sans un processus démocratique extrêmement vigoureux, des citoyens jusqu’aux élus.Deuxième exigence, toute révision des traités doit impérativement inclure un pacte de progrès social de façon à ce que les intérêts économiques ne priment plus sur les droits sociaux fondamentaux. Ce serait enfin donner à la construction européenne, y compris dans ces textes et ces institutions, un coeur : la dimension sociale indispensable sans laquelle il ne saurait y avoir de projet européen solide, durable et qui rencontre l’adhésion des citoyens. Voilà rapidement résumé ce qui sous-tend cette initiative qui rencontre pas mal d’écho. Parce qu’elle est originale et parce qu’elle rassemble des confédérations de pays – pays latins et Allemagne – qu’on nous présente le plus souvent comme opposés. Face aux égoïsmes politiques et patronaux – y compris de ceux qu’on qualifiait, à tort me semble-t-il, de proeuropéens – cette contribution affiche une vraie volonté de davantage d’union, par plus de solidarité, pour plus de progrès social. C’est là, je pense, un apport précieux. Que ce soit le syndicalisme qui porte cette exigence de renouveau du projet européen me semble en tout cas très significatif. Et que la CGT en soit signataire, pas tout à fait anodin.