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Publié le lundi 30 juin 2008
24 heures avec...

Amara, sans-papiers en lutte

Sans-papiers

Fatigués de vivre dans l’ombre, las de travailler tout en étant privés de droits, des centaines de salariés sans-papiers se sont mis en grève avec la CGT. Par Cyrielle Blaire

Les premiers hommes réveillés étouffent un bâillement. Chaises et tables du restaurant ont été repoussées la veille pour que s’installent à même le sol les dormeurs. C’est leur trentième nuit passée ainsi. Les 23 salariés sans-papiers de Chez Papa, en grève depuis le 15 avril, occupent 24 heures sur 24 ce restaurant du 10e arrondissement de Paris. Tandis que certains procèdent à leurs ablutions matinales, Amara prépare et distribue tartines de pain et de beurre. « Thé ou café ? », interroge-t-il à la ronde. Sur les tables, des journaux servent de nappe. On occupe, mais on dérange le moins possible. Il y a quelques jours pourtant le patron s’est fâché, a bouclé la porte et coupé l’eau durant plusieurs jours, accusant les grévistes d’être instrumentalisés par la CGT. « Il était d’accord pour signer tous les contrats, mais voulait qu’on quitte les lieux », rapporte Amara. Les grévistes ne s’y sont pas laissé prendre.
Amara fait partie des tout premiers salariés qui ont lancé le mouvement de grève Chez Papa : « On suivait de près ce qui se passait à la Grande Armée, on voyait que les patrons commençaient à licencier et on se disait que si on ne trouvait pas de solutions, cela allait nous arriver aussi », raconte-t-il. Lui est cuistot depuis trois ans dans ce restaurant. Il est né en Côte-d’Ivoire, a grandi au Sénégal, mais son passeport est malien. Amara Diakité a pris « la route de l’aventure » en 1987 quand son père lui a demandé d’aller « chercher de l’argent » pour la famille. Il avait alors 19 ans. Depuis, il envoie tous les mois une partie de son salaire au pays. « Entre 200 et 400 euros, selon qu’un proche est en difficulté ou qu’il y a un imprévu. » Depuis qu’il vit en France, on ne lui a demandé ses papiers qu’une fois, à la gare Saint-Lazare. « J’ai montré le titre de séjour de mon frère, ça m’a fait quelque chose dans le ventre . » La police n’y a vu que du feu. Est-il sans cesse sur le qui-vive ? A-t-il le cœur qui bat à la vue d’un uniforme ? « Après dix-huit ans en Europe, j’ai enlevé cette pression de ma tête. Je n’ai pas la peur au ventre, affirme-t-il, tout sourire. Mais je voudrais être en règle pour revoir ma mère, mes parents. Je ne suis pas retourné en Afrique depuis 1995… » La journée est ponctuée par le passage des uns et des autres. Une femme sans-papiers venue chercher conseil, un militant CGT amenant des nouvelles… « Pour l’instant, on attend. » Très investi dans la section syndicale qui s’est créée au niveau du restaurant, Amara enregistre les coordonnées de tous ses camarades afin de faire progresser les démarches en préfecture. Après cinq semaines de conflit, mêmes si les mines sont fatiguées, aucun ne semble découragé : « Le moral est bon. Nous sommes comme une grande famille ici, le courant passe très bien », assure-t-il. Devant l’établissement Amara, pétition à la main, harangue le passant. Une retraitée du quartier s’arrête : « Il faut les régulariser, cela fait trop longtemps que je les vois là. Ils paient des impôts ce n’est quand même pas normal. À Neuilly, ça irait plus vite ! »

Repères



L’article 40 de la loi Hortefeux de novembre 2007 et la circulaire du 7 janvier autorisent les préfets à régulariser les salariés en situation irrégulière qui ont un engagement ferme de leur employeur. Depuis le 15 avril, 600 salariés sans-papiers se sont mis en grève. Le 20 mai une deuxième vague de 300 grévistes les ont rejoints.

La CGT organise la solidarité financière. Les chèques sont à envoyer à la CGT, 263, rue de Paris, 93516 Montreuil cedex, à l’ordre de « CGT/ solidarité salariés sans-papiers ».